Meriem B

Face à la montée préoccupante des phénomènes de harcèlement, de violence et de cyberviolence touchant les enfants et les adolescents, le Centre hospitalo-universitaire d’Oran Dr Benzerdjeb a organisé, mercredi 7 janvier 2026, une journée d’étude et de sensibilisation consacrée à la lutte contre les violences en milieu scolaire. Une rencontre multidisciplinaire qui a réuni professionnels de la santé, acteurs du secteur éducatif, psychologues, juristes, représentants du mouvement associatif, parents et étudiants, autour d’un objectif commun : mieux comprendre, prévenir et prendre en charge un phénomène aux répercussions lourdes sur la santé mentale et l’avenir des jeunes.

Initiée par la Direction des activités médicales et paramédicales du CHU d’Oran, en collaboration avec la cellule d’écoute de l’établissement, cette rencontre s’inscrit dans une dynamique nationale de renforcement de la prévention en santé mentale et de protection de l’enfance. Elle intervient également dans le cadre des journées mondiales de sensibilisation à la lutte contre le harcèlement, observées durant le mois de janvier, période reconnue par les instances internationales comme un temps fort de mobilisation.

Une problématique ancienne, aujourd’hui mieux identifiée

Ouvrant les travaux, le Pr Nazim Korti, directeur des activités médicales et paramédicales au CHU d’Oran, a souligné que le harcèlement et la violence en milieu scolaire ne sont pas des phénomènes nouveaux, mais qu’ils font aujourd’hui l’objet d’une attention accrue grâce à une meilleure capacité de diagnostic et de signalement. « Le harcèlement scolaire a toujours existé, mais nous disposons désormais d’outils cliniques et institutionnels permettant de l’identifier plus tôt et de mesurer son impact réel sur l’enfant », a-t-il expliqué.

Selon les données issues de la santé scolaire dans la wilaya d’Oran, entre 1 et 2 % des élèves seraient victimes de formes déclarées de harcèlement ou de violence. Des chiffres qui, selon les spécialistes, restent en deçà de la réalité, en raison du silence des victimes, souvent incapables ou réticentes à verbaliser ce qu’elles subissent. Le Pr Korti a insisté sur les multiples formes que peut prendre la violence : agressions verbales, moqueries répétées, stigmatisation liée à l’apparence physique — notamment le surpoids, qui concernerait près de 15 % des élèves — mais aussi violences psychologiques plus insidieuses et, de plus en plus, cyberharcèlement.

Des conséquences profondes sur le développement de l’enfant

Les intervenants ont unanimement alerté sur les conséquences graves du harcèlement scolaire sur la santé mentale des enfants et des adolescents. Difficultés scolaires, repli sur soi, troubles anxieux, perturbations des relations familiales et sociales, comportements agressifs ou oppositionnels figurent parmi les manifestations les plus fréquentes.

Pour le Pr Korti, « un enfant harcelé peut soit s’isoler totalement, soit développer des comportements de rejet de l’autorité et de la société ». D’où l’importance, selon lui, d’un repérage précoce et d’une prise en charge coordonnée, associant le secteur de la santé, l’école et la famille.

Le rôle déterminant du cadre familial et social

Chef de service de la prévention à la Direction de la santé et de la population de la wilaya d’Oran, le Dr Youcef Boukhari a mis en lumière le lien étroit entre violence scolaire et violence intrafamiliale. « Dans de nombreux cas, la violence prend racine au sein du foyer », a-t-il expliqué, évoquant notamment l’impact de l’augmentation des divorces et des tensions familiales.

Selon lui, certains enfants, soumis à une pression excessive liée aux résultats scolaires ou victimes de violences éducatives, deviennent à leur tour auteurs de violence à l’école. « L’enfant peut rester victime, mais il peut aussi reproduire ce qu’il subit », a-t-il averti, pointant également la responsabilité des contenus violents largement diffusés sur les réseaux sociaux.

Dans ce contexte, la wilaya d’Oran a renforcé ses dispositifs de santé scolaire, avec la mobilisation de 75 spécialistes et l’ouverture récente d’une unité de pédopsychiatrie à Bir El Djir. Un centre régional de pédopsychiatrie, rattaché à l’hôpital psychiatrique de Sidi Chahmi, devrait également voir le jour à Sidi Maârouf au cours du premier trimestre 2026, afin de renforcer l’offre de soins spécialisés.

Le cyberharcèlement, un défi contemporain majeur

La journée d’étude a accordé une place centrale au cyberharcèlement, considéré comme l’une des formes les plus complexes et les plus déstabilisantes de violence scolaire. Psychologue coordinatrice à la cellule d’écoute du CHU d’Oran, Mme Samira Boudou a rappelé que les agressions numériques prolongent la violence bien au-delà de l’enceinte scolaire, exposant les victimes à une pression constante.

Elle a présenté des outils pratiques de prévention et de réaction, notamment l’acronyme « P.A.S » : parler à une personne de confiance, archiver les preuves et signaler les contenus ou comptes abusifs. À travers des mises en situation inspirées de cas réels, notamment sur les réseaux sociaux, elle a insisté sur l’importance de l’expression des émotions et de la validation du ressenti des victimes, condition essentielle d’un travail thérapeutique efficace.

Une approche clinique et collective

Psychologue clinicien exerçant à Montpellier et originaire d’Oran, Nasreddine Raïs a souligné que le harcèlement scolaire ne concerne pas uniquement l’enfant, mais l’ensemble de son environnement familial, éducatif et social. « C’est un phénomène systémique qui nécessite une réponse collective », a-t-il affirmé, appelant à une mobilisation conjointe des institutions, du corps enseignant, des familles et de la société civile.

Pour lui, la prévention passe aussi par l’éducation émotionnelle, le dialogue permanent avec l’enfant et la vigilance à l’intérieur comme à l’extérieur de l’école. « L’enfant doit sentir qu’il peut parler, qu’il sera écouté et protégé », a-t-il insisté.

Le cadre juridique au service de la protection de l’enfant

L’aspect légal de la lutte contre la violence scolaire a été abordé par Mme Souad, juriste de formation et chef de bureau à la Direction des activités médicales et paramédicales du CHU d’Oran. Elle a rappelé que la législation algérienne, notamment la loi n°15-12 relative à la protection de l’enfant, offre un cadre juridique clair pour lutter contre les différentes formes de violence et de harcèlement.

Elle a distingué les violences verbales, physiques et sexuelles, précisant les procédures à suivre selon que l’enfant est victime ou auteur présumé, et souligné l’importance du signalement précoce. « La sensibilisation commence au sein de la famille, avant même l’intervention des associations ou des institutions », a-t-elle indiqué.

Des signaux d’alerte à ne pas ignorer

Intervenant au nom du service des urgences psychiatriques du CHU d’Oran, le Pr Sabrina Benchohra a insisté sur la nécessité d’une vigilance accrue face aux changements de comportement chez l’enfant. Baisse des résultats scolaires, isolement, irritabilité ou modification du tempérament constituent autant de signaux d’alerte qui doivent inciter à une réaction immédiate.

Elle a rappelé que le harcèlement scolaire ne se limite pas aux cas les plus médiatisés, soulignant que les violences psychologiques peuvent avoir des effets tout aussi dévastateurs sur le long terme. « Parents, enseignants et pairs ont un rôle crucial à jouer dans le repérage et la protection des enfants », a-t-elle conclu.

Vers une dynamique durable de prévention

La journée d’étude s’est achevée par l’annonce d’un programme riche d’ateliers et de formations destinés aux professionnels de la santé, aux acteurs de l’éducation et aux parents. Tous les participants se sont accordés sur la nécessité de conjuguer les efforts pour bâtir une réponse durable, fondée sur la prévention, la formation et la prise en charge précoce.

À travers cette initiative, le CHU d’Oran affirme son engagement en faveur de la santé mentale des enfants et des adolescents, considérés non seulement comme des élèves, mais comme les citoyens de demain. Un message fort, à l’heure où la lutte contre la violence scolaire s’impose comme un enjeu majeur de santé publique et de cohésion sociale.