Djamila M
Une soutenance doctorale singulière s’est tenue à l’Université Mohamed Ben Ahmed 2 d’Oran, au sein de la Faculté des sciences sociales, mettant en lumière un travail de recherche qui croise médecine et philosophie. Le Professeur Khaled Layadi, chef de service de médecine physique et de réadaptation fonctionnelle au CHU Benzerdjeb d’Oran, y a présenté une thèse de doctorat en philosophie qui se distingue par son approche interdisciplinaire, à la fois théorique et ancrée dans l’expérience clinique.
Un regard croisé sur la douleur
Intitulée « La douleur en médecine contemporaine entre le subjectif et l’objectif », la thèse propose une réflexion approfondie sur la manière dont la médecine moderne appréhende la douleur. L’objectif est de dépasser les lectures strictement biomédicales qui la réduisent à un phénomène physiologique mesurable.
Le chercheur invite ainsi à considérer la douleur comme une expérience humaine globale, où s’entrelacent le corps, la psyché, la conscience et la perception du sens. Loin d’être un simple symptôme, elle devient une réalité vécue, singulière et difficilement réductible à des indicateurs techniques.
Objectivité médicale et vécu du patient
L’un des axes centraux du travail repose sur la tension entre la logique objective de la médecine contemporaine et la dimension subjective de l’expérience douloureuse. D’un côté, les progrès technologiques — imagerie médicale, biomarqueurs, dispositifs de mesure — permettent une meilleure compréhension des mécanismes biologiques. De l’autre, ils ne suffisent pas à saisir la totalité de ce que vit le patient.
Selon la thèse, la douleur reste profondément liée à un vécu individuel, façonné par des facteurs psychologiques, sociaux et existentiels. Elle échappe ainsi à toute tentative de réduction purement quantitative.
Les limites d’une médecine trop technicisée
L’étude met également en garde contre une technicisation excessive de la pratique médicale. En privilégiant les outils de mesure et les protocoles standardisés, le risque est de reléguer au second plan la dimension humaine de la relation soignant-patient.
Le patient pourrait alors être perçu comme un simple cas clinique, au détriment de son vécu singulier. La thèse plaide au contraire pour une approche plus globale, intégrant l’écoute, l’empathie et la compréhension du contexte de vie du malade.
Douleur chronique et enjeux éthiques
Le travail doctoral aborde également des problématiques sensibles telles que la prise en charge de la douleur chronique, l’accompagnement des patients et les pressions psychologiques auxquelles sont confrontés les professionnels de santé.
Ces situations soulèvent, selon l’auteur, des questions éthiques fondamentales qui dépassent la seule efficacité thérapeutique et interrogent le sens même de la pratique médicale contemporaine.
Un médecin chercheur entre clinique et philosophie
Le profil du doctorant a particulièrement retenu l’attention. Praticien expérimenté, il dirige le service de médecine physique et de réadaptation fonctionnelle au CHU Benzerdjeb d’Oran. Son parcours illustre une articulation rare entre terrain médical et réflexion philosophique.
À l’occasion de la soutenance, il a expliqué n’avoir jamais rompu avec la pratique médicale, tout en poursuivant un cursus en philosophie, depuis la licence jusqu’au doctorat. Cette double trajectoire lui a permis de nourrir sa réflexion à partir de situations cliniques concrètes, observées au quotidien auprès de patients souffrant de douleurs chroniques.
Pour lui, la diversité des cas rencontrés en milieu hospitalier constitue une source essentielle de réflexion, transformant l’expérience médicale en matériau philosophique.
Une expérience saluée comme pionnière
Du côté du jury, le professeur Hocine Zaoui, de l’Université Oran 2 et directeur de thèse, a qualifié ce travail de contribution originale dans le paysage académique algérien. Selon lui, il s’agit d’une approche qui réussit à articuler diagnostic médical et analyse philosophique du sens.
Il a souligné la dimension innovante de cette recherche, qui s’appuie sur une expérience de terrain réelle, lui conférant une portée à la fois théorique et pratique. Cette démarche s’inscrit dans une volonté plus large de décloisonner les disciplines et de favoriser le dialogue entre sciences médicales et sciences humaines.
Vers une approche multidisciplinaire de la douleur
Le professeur Mohamed Djedidi, de l’Université de Constantine et membre du jury, a également salué la richesse de la thèse. Il a insisté sur la complexité du sujet, qui exige une lecture croisée entre différentes disciplines.
Pour lui, cette soutenance constitue une expérience rare dans le contexte universitaire national, dans la mesure où elle émane d’un médecin formé en philosophie. Elle met en lumière la nécessité de dépasser les approches spécialisées pour mieux comprendre des phénomènes humains complexes comme la douleur.
Il a également rappelé que, malgré les avancées technologiques, aucune machine ne peut remplacer la dimension relationnelle du soin, fondée sur l’écoute et l’interprétation du vécu du patient.
Une dynamique de décloisonnement des savoirs
Les différents intervenants ont enfin convergé vers une même conclusion : cette thèse illustre l’importance du dialogue entre disciplines et ouvre des perspectives nouvelles pour la recherche scientifique en Algérie. Elle met en avant une vision de la médecine où la technique et l’humain ne s’opposent pas, mais se complètent dans la compréhension globale de la souffrance.




