Regards sur la société contemporaine – Avec Atropismes, Riadh Hadir interroge les mécanismes invisibles qui façonnent nos choix

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Meriem B

Dans son nouveau recueil de nouvelles, Atropismes, paru aux éditions APIC, Riadh Hadir explore les ressorts visibles et invisibles qui influencent les comportements humains. Entre dystopie, satire et introspection, l’auteur met en scène des personnages confrontés à des moments de rupture, autour d’une interrogation centrale : sommes-nous réellement maîtres de nos décisions ? Dans cet entretien accordé à CapDz, il revient sur la portée de son œuvre et sur les questionnements qu’elle soulève.

CapDz : D’emblée, vous affirmez que le libre arbitre n’est qu’une illusion. Est-ce un constat ou une manière de provoquer le lecteur ?

Riadh Hadir : Un peu des deux. Dans mes écrits, j’évite généralement les affirmations trop tranchées, car la nuance me paraît essentielle. Mais il arrive que certaines formules soient nécessaires pour susciter une réaction, interpeller un lecteur parfois habitué à des discours convenus. Nous vivons dans un monde où l’habitude, la passivité ou le confort intellectuel peuvent limiter l’esprit critique. Si le libre arbitre n’est parfois qu’une illusion, c’est aussi parce que nous renonçons trop facilement à l’exercer.

CapDz : Le titre Atropismes se veut l’inverse du « tropisme », ce réflexe automatique. Votre livre appelle-t-il à rompre avec ces mécanismes ?

Riadh Hadir : S’il faut rompre avec quelque chose, cela commence peut-être par le langage. Le titre est toujours la dernière chose que j’écris. Souvent, un mot s’impose à moi une fois le travail achevé. Dans ce cas précis, Atropismes relève presque du néologisme. Il est intéressant de constater que, hors du champ médical où il possède une autre signification, ce mot n’existe pas vraiment dans le sens qu’on pourrait lui attribuer spontanément. L’opposé du réflexe, de l’automatisme, du geste conditionné, manque parfois de vocabulaire clair. Cela dit beaucoup de notre rapport aux habitudes.

CapDz : Vous dites vouloir poser des questions plutôt que donner des réponses. Quelles sont celles qui vous paraissent aujourd’hui essentielles ?

Riadh Hadir : La question fondamentale demeure sans doute : pourquoi ? C’est autour de cette interrogation que l’humanité a construit son évolution. Pourquoi agit-on de telle manière ? Pourquoi accepte-t-on certaines normes ? Pourquoi désigne-t-on l’autre comme adversaire ? Pourquoi perpétue-t-on certains rites ou certaines habitudes ? J’ai le sentiment que nous nous posons moins ces questions qu’auparavant, préférant des réponses toutes faites, souvent héritées de cadres extérieurs à notre propre réflexion.

CapDz : Vos personnages vivent souvent un moment de bascule. Pourquoi ce choix de scènes de rupture plutôt que de longs parcours ?

Riadh Hadir : Pour des textes courts, la rupture constitue d’abord un ressort narratif efficace. Elle permet d’entrer rapidement dans l’essentiel. Dans mon précédent roman, Pupille, comme dans celui à paraître, les trajectoires personnelles occupent davantage de place, même si les moments de bascule restent présents. Ce n’est qu’une question d’équilibre littéraire. Mais plus largement, les ruptures font partie de la vie. Les existences ne sont jamais totalement linéaires. Elles sont traversées d’imprévus, de renversements, de remises en question. La littérature a aussi pour vocation de saisir cette intensité du réel.

CapDz : Dans Prostrés, l’humanité est frappée d’inertie. Faut-il y voir l’image de sociétés paralysées face aux crises ?

Riadh Hadir : Cette nouvelle traduit un sentiment largement partagé aujourd’hui : une forme de lassitude face aux déséquilibres sociaux, aux injustices économiques et à la distance croissante entre décideurs et citoyens. Je m’y interroge sur les moyens d’expression dont disposent les individus lorsqu’ils se sentent impuissants. Parfois, le refus, la suspension ou le boycott deviennent des formes de langage politique et social. C’est une manière de rappeler que toute autorité repose aussi sur l’adhésion de ceux qu’elle administre.

CapDz : Les Chiens d’Aujourd’hui met en scène le pouvoir à travers une meute. La fable est-elle plus efficace que le réalisme pour en montrer les dérives ?

Riadh Hadir : Cette nouvelle est d’abord un hommage au roman Demain les Chiens, de Clifford D. Simak, un auteur majeur de la science-fiction. Il y développe une réflexion originale sur la transmission du pouvoir, la condition humaine et le rapport au divin. La fable, quant à elle, permet de recourir à la symbolique avec une grande liberté. Elle rend les thèmes plus accessibles et parfois plus universels. Dans ce texte, j’évoque le pouvoir, la gouvernance, la hiérarchie, mais aussi l’entraide ou les fractures sociales. Chaque élément du décor ou des personnages peut porter un second sens, comme dans toute fable.

CapDz : Vous mêlez science-fiction, satire et réflexion. Est-ce une façon de multiplier les angles pour mieux questionner le réel ?

Riadh Hadir : Absolument. Ces genres littéraires ont en commun d’être profondément ancrés dans leur époque. La science-fiction, tout comme le réalisme magique, parle du présent autant que de l’imaginaire. Elle permet d’examiner nos sociétés à distance, d’éclairer certains mécanismes contemporains et d’ouvrir des perspectives nouvelles. Ce sont des formes littéraires parfois sous-estimées, alors qu’elles offrent des outils puissants pour penser le monde.

CapDz : Dans Moriah, science, politique et religion s’opposent. La quête de vérité est-elle aujourd’hui sous pression ?

Riadh Hadir : La recherche de vérité s’est souvent heurtée, à travers l’histoire, à diverses rigidités institutionnelles. Qu’il s’agisse de science, de pensée ou de création, de nombreuses avancées ont rencontré des résistances. C’est un phénomène ancien. Dans Moriah, j’explore cette tension entre savoir, pouvoir et croyance. J’y interroge également notre rapport au sacré, à l’autorité et aux formes d’adhésion parfois instinctives qui structurent les sociétés humaines.

CapDz : Avec Moi, Jardinier !, vous explorez une domination plus intime. Était-il important de montrer que ces rapports de pouvoir se jouent aussi à l’échelle individuelle ?

Ryadh Hadir : Oui, car les rapports de domination ne se limitent pas aux institutions ou aux grandes structures. Ils se manifestent aussi dans la sphère privée, dans les relations familiales, sociales ou professionnelles. On critique souvent les formes visibles du pouvoir, mais il existe également des logiques d’autorité plus discrètes, enracinées dans les comportements quotidiens. Moi, Jardinier ! s’intéresse à cette dimension intime, là où certaines habitudes de domination prennent parfois naissance.

CapDz : Au fil du recueil, une question revient : peut-on réellement s’affranchir des systèmes qui nous conditionnent ?

Ryadh Hadir : Mon regard sur notre société demeure parfois inquiet, même si j’observe des évolutions encourageantes. Nous portons encore certaines formes de résignation héritées du passé, qui freinent parfois l’initiative individuelle. Mais je constate également, chez de nombreux jeunes, une autonomie de pensée plus affirmée, un sens critique plus assumé et la volonté de construire leurs propres repères. C’est un signal très positif. L’essentiel sera de transformer cette énergie en dynamique concrète, au-delà des débats restreints ou sans prolongement réel.

CapDz : Après Atropismes, reste-t-il, selon vous, une place pour une véritable liberté ?

Riadh Hadir : La liberté commence sans doute par celle que l’on reconnaît à autrui. Elle suppose le respect, la mesure et la conscience des limites nécessaires à la vie collective. Le jour où nous cesserons d’imposer aux autres nos choix personnels, nos certitudes ou notre manière de vivre, nous pourrons parler plus sereinement de liberté. Elle ne se décrète pas : elle se pratique au quotidien, dans la relation à l’autre comme dans le rapport à soi-même.