H Nassira
Chaque 1er mai, la Journée internationale des travailleurs dépasse le simple cadre commémoratif pour s’imposer comme un véritable baromètre social et économique. Elle offre l’occasion de mesurer l’évolution du marché de l’emploi, d’apprécier le degré de protection des travailleurs et de s’interroger sur la capacité du système productif à garantir des conditions de travail conformes aux exigences légales et humaines.
Dans un contexte marqué par la transformation progressive du tissu économique, la diversification des employeurs et l’essor d’initiatives entrepreneuriales portées par les jeunes, la question des conditions de travail demeure au cœur des préoccupations. Elle constitue, plus que jamais, un indicateur déterminant de la qualité du climat social et de la performance globale des entreprises. Car au-delà des chiffres de l’emploi, c’est bien la dignité du travailleur et la stabilité de son environnement professionnel qui conditionnent la productivité.
Une activité de contrôle en hausse et un maillage renforcé
Dans la wilaya d’Oran, l’Inspection du travail s’inscrit dans une dynamique de suivi continu et de contrôle renforcé des relations professionnelles. Son action s’articule autour d’un double objectif : garantir le respect de la législation en vigueur et assurer la protection effective des droits des salariés, tous secteurs confondus.
Les employeurs du secteur public, du secteur privé ainsi que les entreprises à capitaux étrangers sont soumis à ce dispositif de vigilance. Dans ce cadre, les services concernés ont multiplié les interventions sur le terrain, traduisant une intensification notable de l’activité de contrôle.
Ainsi, pas moins de 7 990 sorties ont été effectuées au cours de l’année écoulée, dont une partie directement sur les lieux de travail et les chantiers. Ce volume marque une progression de 239 interventions par rapport à l’année précédente, confirmant un renforcement du maillage territorial et une présence accrue des inspecteurs sur le terrain.
Ces opérations ont permis de couvrir le suivi des conditions de travail de 231 778 salariés à l’échelle de la wilaya. Parmi eux, 84 398 relèvent du secteur public, tandis que 136 934 exercent dans le secteur privé, ce dernier continuant de gagner en poids dans la structure globale de l’emploi.
Les contrôles ont également porté sur 1 191 travailleurs étrangers, intégrés dans différents segments de l’activité économique, et soumis aux mêmes exigences de conformité en matière de droit du travail.
Près de 3 000 réclamations et des tensions sociales persistantes
Sur le plan des relations professionnelles, l’Inspection du travail a enregistré près de 3 000 plaintes émanant de salariés dénonçant des atteintes à leurs droits. Ces recours traduisent la persistance de zones de tension entre employeurs et employés, malgré les dispositifs de médiation et de régulation existants.
Les procédures de conciliation engagées n’ayant pas toujours abouti, de nombreux dossiers ont donné lieu à l’établissement de procès-verbaux de non-conciliation, transmis ensuite à la justice. Les travailleurs concernés optent ainsi pour la voie judiciaire afin de faire valoir leurs droits.
Les litiges les plus récurrents concernent des problématiques sensibles et structurelles : absence d’affiliation à la sécurité sociale, non-prise en charge des congés annuels, retards dans le versement des salaires, non-paiement des arriérés ou encore des heures supplémentaires effectuées mais non rémunérées. Ces situations, bien que connues, continuent d’alimenter un contentieux social significatif.
Le bâtiment, un secteur sous surveillance renforcée
Parmi les secteurs les plus exposés aux infractions au droit du travail, celui du bâtiment et des travaux publics demeure particulièrement préoccupant. Les constats relevés par l’Inspection du travail mettent en lumière des insuffisances récurrentes en matière de sécurité et de prévention des risques professionnels.
Sur de nombreux chantiers, les normes élémentaires de protection ne sont pas systématiquement respectées, exposant les travailleurs à des conditions parfois dangereuses. Cette réalité a, à plusieurs reprises, conduit à des accidents graves, voire mortels, notamment dans certaines zones urbaines comme Bir El Djir et Oran.
Ces situations rappellent avec insistance l’urgence d’un strict respect des règles de sécurité et d’une responsabilisation accrue des employeurs. Elles soulignent également le rôle central de l’Inspection du travail, dont les interventions visent à réduire les risques et à instaurer une culture de prévention plus rigoureuse.
Dans un contexte où les pouvoirs publics cherchent à moderniser le marché de l’emploi et à en élargir l’accès, la question des conditions de travail demeure indissociable de celle de l’inclusion sociale. Cela concerne notamment les personnes en situation de handicap, dont l’intégration professionnelle reste encore insuffisamment développée.
En 2024, seuls 22 travailleurs issus de cette catégorie ont été insérés au niveau de la wilaya d’Oran. Parmi eux, 11 ne disposaient pas de qualification, 4 étaient diplômés de l’enseignement supérieur et 7 issus de la formation professionnelle. Ces chiffres, encore modestes, mettent en évidence la nécessité de renforcer les dispositifs d’accompagnement et d’adapter davantage les mécanismes d’insertion.
Une dynamique d’insertion en consolidation progressive
Dans le secteur de l’intérieur et des collectivités locales, les dispositifs d’insertion connaissent une évolution progressive, marquée par des réformes structurelles destinées à améliorer la stabilité de l’emploi. La transformation des contrats liés au dispositif d’activité d’insertion sociale en contrats à durée indéterminée à temps partiel, conformément au décret exécutif n°22-85 du 27 février 2022, constitue à ce titre une avancée significative.
Cette réforme a permis d’améliorer la situation professionnelle de nombreux bénéficiaires, avec un total de 1 766 travailleurs déjà intégrés, dont une large majorité dans le secteur des collectivités locales. À l’échelle de la wilaya, le taux d’insertion avoisine désormais les 85 %, traduisant une dynamique jugée encourageante.
En parallèle, le marché de l’emploi continue de bénéficier d’un volume important d’opérations de placement, avec plus de 26 000 insertions réalisées au cours des deux dernières années. Sur la même période, les offres d’emploi ont dépassé les 30 000 propositions, témoignant d’une activité soutenue des dispositifs de recrutement.
Les jeunes âgés de 20 à 29 ans demeurent la catégorie la plus présente sur le marché du travail, confirmant à la fois la pression démographique et l’importance stratégique de cette tranche d’âge dans les politiques d’emploi.
L’émergence d’une nouvelle dynamique entrepreneuriale
Dans cette configuration en mutation, l’essor de l’auto-entrepreneuriat introduit une nouvelle logique dans le paysage économique. Lancé en 2023, le dispositif de la carte de l’auto-entrepreneur a permis l’émergence d’une forme d’activité plus souple et accessible.
À l’échelle nationale, le nombre d’auto-entrepreneurs a atteint 14 000 inscrits, traduisant un intérêt croissant pour ce mode d’activité indépendant. Leurs domaines d’intervention sont variés et couvrent un large spectre de services : conseil et expertise, formation, services numériques, services à domicile, services à la personne, loisirs et divertissement, services aux entreprises, ainsi que les activités culturelles, de communication et audiovisuelles.
Cette diversification contribue progressivement à redessiner les contours du marché de l’emploi, en introduisant de nouvelles formes de travail plus flexibles, mais aussi de nouveaux défis en matière d’encadrement et de protection sociale.
Un marché du travail en recomposition
Au final, les indicateurs observés dans la wilaya d’Oran traduisent un marché du travail en pleine recomposition. Entre efforts de contrôle renforcés, progression des dispositifs d’insertion et émergence de nouvelles formes d’entrepreneuriat, une dynamique de transformation est à l’œuvre.
Cependant, cette évolution reste inachevée. Les défis liés au respect des droits des travailleurs, à la sécurité sur les lieux de travail et à l’inclusion effective de certaines catégories sociales demeurent bien présents. Ils appellent à une consolidation continue des mécanismes de régulation et à une implication plus forte de l’ensemble des acteurs concernés, afin de garantir un marché de l’emploi à la fois plus équitable, plus structuré et durablement équilibré.




