Djamila M
La Faculté des sciences sociales de l’Université d’Oran 2 Mohamed Ben Ahmed a abrité une rencontre scientifique à l’occasion de la Journée mondiale du patrimoine africain, organisée par l’Unité de recherche en sciences de l’homme pour les études philosophiques, sociales et humaines relevant du département des études anthropologiques.
Placée sous le thème « La mémoire africaine à l’ère des nouvelles dominations », cette initiative a offert un espace de réflexion sur les questions d’identité, de mémoire et de place de l’Algérie dans son environnement continental, dans un contexte africain en pleine recomposition politique, sociale et culturelle.
Réhabiliter l’appartenance africaine
Intervenant lors de cette rencontre, le directeur de l’unité de recherche, le docteur Bouarfa Abdelkader, a souligné l’importance de cette commémoration, coïncidant avec le 5 mai, comme levier de réhabilitation de l’appartenance africaine. Il a estimé que l’Algérie est appelée à repenser ses relations avec le continent sur des bases renouvelées, fondées sur une conscience historique et civilisationnelle commune.
L’Afrique, a-t-il rappelé, dépasse largement sa dimension géographique pour constituer un espace de richesse humaine, culturelle et économique majeur. Longtemps fragilisée par les logiques de domination coloniale et de prédation des ressources, elle connaît aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle conscience collective portée par la réappropriation de la mémoire et de l’identité.
Le chercheur a également insisté sur la nécessité de dépasser une mémoire marquée par les traumatismes de l’esclavage, de la colonisation et de l’exclusion, au profit d’une mémoire africaine reconstruite, positive et tournée vers l’avenir. Il a mis en avant le rôle fondamental du patrimoine oral — chants, récits, proverbes et traditions — dans la préservation des identités collectives.
Réorienter la recherche vers les études africaines
Les participants ont appelé à un rééquilibrage des orientations de la recherche universitaire en Algérie, plaidant pour un intérêt accru pour les études africaines, au-delà de la prédominance des références occidentales dans les travaux académiques.
Dans cette optique, le docteur Bouarfa a relevé que de nombreux travaux continuent de privilégier les grandes figures de la philosophie européenne, alors que le continent africain dispose d’un patrimoine intellectuel, spirituel et culturel riche, encore insuffisamment exploré.
Il a également rappelé la profondeur des liens historiques entre l’Algérie et l’Afrique à travers les confréries soufies, notamment la Tijaniyya et la Qadiriyya, ainsi que des figures savantes telles que El-Maghili et El-Wancharissi, sans oublier les anciennes routes commerciales transsahariennes qui ont structuré les échanges entre les deux espaces.
Les intervenants ont souligné que la connaissance de l’Afrique ne relève pas uniquement d’un intérêt culturel, mais d’un enjeu stratégique majeur, ouvrant la voie à une coopération renforcée entre les États africains. Ils ont également évoqué la pensée de Malek Bennabi, qui appelait à une convergence entre les espaces africain et asiatique en vue de la construction d’un projet civilisationnel alternatif.
Le soufisme africain comme espace de mémoire et de résistance
Dans son intervention, le professeur Bouzid Boumediene a mis en lumière le rôle du soufisme dans la diffusion de l’islam en Afrique, rappelant l’importance des échanges commerciaux et spirituels entre le Maghreb et le continent, notamment via les caravanes issues de Tlemcen, du Touat et du Sahara.
Il a expliqué que le soufisme, notamment à travers la figure de Mohammed Ben Abdelkrim El-Maghili, a contribué à l’ancrage des traditions spirituelles africaines, avant de connaître un élargissement avec la diffusion de la confrérie tidjanya et d’autres courants adaptés aux réalités locales.
Selon lui, le soufisme africain ne se limite pas à une dimension religieuse, mais s’impose comme une véritable philosophie de libération, intégrant les expressions culturelles locales telles que la musique, les récits oraux et les traditions populaires. Ce métissage a permis l’émergence d’une identité spirituelle africaine singulière, porteuse de résistance face aux effets de la colonisation et de la marginalisation.
Le Goual algérien et le Griot africain : une mémoire orale commune
De son côté, l’enseignante Nawal Tamer, de l’université Oran 1 Ahmed Ben Bella, a appelé à un retour aux racines africaines, soulignant que l’Algérie est une composante originelle de l’espace africain et saharien. Elle a affirmé que la diversité des approches intellectuelles et culturelles est une condition essentielle à la pérennité et au développement des nations.
Dans son intervention, la chercheuse a abordé la figure du « Griot » en tant que porteur de la mémoire africaine, tentant d’établir un lien avec la figure du « Goual » dans la culture algérienne, selon une approche anthropologique comparée. Elle a expliqué que, dans les sociétés africaines, le Griot joue le rôle de narrateur populaire, préservant les épopées et les valeurs collectives pour les transmettre oralement de génération en génération. Ce rôle est identique à celui du Goual ou du Meddah en Algérie, qui a longtemps été le gardien de la mémoire populaire algérienne.
Elle a ajouté que ces figures culturelles n’étaient pas de simples outils de divertissement, mais qu’elles exerçaient une fonction sociale et culturelle majeure dans le façonnement de la conscience collective et la préservation du patrimoine oral, que ce soit sur les marchés, les places publiques ou les espaces ouverts. Enfin, elle a souligné que le théâtre algérien moderne a su tirer profit de ces expériences à travers les œuvres de figures emblématiques telles qu’Abdelkader Alloula et Ould Abderrahmane Kaki.
Vers une nouvelle dynamique des études africaines
La rencontre s’est achevée sur une série de recommandations appelant à l’intégration renforcée des études africaines dans les cursus universitaires algériens, dans leurs dimensions historiques, culturelles, politiques et stratégiques.
Les participants ont également insisté sur la nécessité de dépasser les représentations stéréotypées entre peuples africains, afin de promouvoir une culture du dialogue, de la reconnaissance mutuelle et de la complémentarité.
Enfin, la pensée de Franz Fanon a été rappelée comme référence majeure dans la réflexion sur la dignité de l’homme africain et la nécessité de déconstruire les séquelles de la colonisation. Les intervenants ont estimé que la construction d’une Afrique renouvelée passe par une réconciliation avec la mémoire collective et une valorisation assumée des identités culturelles du continent.
En conclusion, les participants ont estimé que l’Algérie dispose des atouts historiques, culturels et spirituels lui permettant de jouer un rôle structurant dans la dynamisation d’un projet africain commun, fondé sur la connaissance, l’échange et l’ouverture entre les peuples du continent.




