L’Algérie en marche vers la souveraineté alimentaire

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Wassila. B

Il y a quelque chose d’inédit dans ces images qui arrivent du Sahara algérien : des moissonneuses-batteuses avançant en file indienne à travers d’immenses champs circulaires dorés, sous un soleil de plomb, comme une armée silencieuse à la conquête du désert. Ce n’est pas une métaphore. C’est la réalité d’une révolution agricole qui se joue, loin des regards, dans les profondeurs du Grand Sud. La campagne de moisson 2025-2026 vient de s’ouvrir à Fenoughil, dans la wilaya d’Adrar. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 38 000 hectares à récolter cette année, contre 24 000 l’an passé. Soit une progression de près de 60 % en douze mois. Pour accompagner cette montée en puissance, l’État a déployé 140 moissonneuses-batteuses et 200 camions, contre respectivement 100 et 120 en 2024. Et pour l’ensemble des wilayas du Sud, ce sont 332 engins de récolte et 765 camions qui sont mobilisés. Des chiffres qui donnent le vertige et qui méritent qu’on s’y arrête.

Car ce qui se construit au Sahara n’est pas une opération saisonnière ordinaire. C’est un projet de civilisation. L’Algérie, longtemps dépendante de ses importations massives de céréales, engage une reconversion profonde de son modèle agricole. Les champs irrigués du Sud, ces cercles parfaits visibles depuis le ciel, symbolisent la volonté de transformer une contrainte géographique en atout stratégique. Là où le pétrole a longtemps dicté sa loi, le blé commence à s’imposer comme une nouvelle ressource souveraine.

Naturellement, les défis logistiques demeurent colossaux. Les distances entre les champs et les centres de stockage se comptent parfois en centaines de kilomètres, sur des pistes qui mettent à rude épreuve les convois chargés. Par le passé, des moissonneuses ont dû s’arrêter faute de camions disponibles, vidant leurs trémies sur des bâches à même le sol. Ces goulots d’étranglement coûteux révèlent la fragilité structurelle d’une filière encore en construction. L’inauguration de dix nouveaux centres de collecte à Adrar cette année, dotés de systèmes de ventilation sophistiqués pour préserver les grains, constitue une réponse concrète à ces blocages. Mais le chantier reste immense.

C’est précisément là que réside le vrai défi. Mobiliser du matériel est une chose. Bâtir un écosystème agricole durable, avec des techniciens formés, une maintenance assurée, des infrastructures routières adaptées, une chaîne logistique fluide de bout en bout, en est une autre. La présence d’Agrodrive pour le suivi technique des engins est un signe encourageant. Mais la souveraineté alimentaire ne se décrète pas par communiqué ; elle se construit patiemment, année après année, par l’accumulation de compétences et d’expériences. L’Algérie a l’ambition. Elle a les ressources en eau fossile, les terres disponibles, la volonté politique. Ce qui se joue aujourd’hui dans le Sahara pourrait, à terme, transformer durablement le rapport du pays à sa sécurité alimentaire. Le secteurn agricole veut tenir dans la durée, en investissant dans l’humain autant que dans la machine, et de ne pas confondre la promesse d’une récolte historique avec l’aboutissement d’une révolution qui ne fait, en réalité, que commencer.