Djamila M
La Faculté des sciences humaines Ayad Bouabdelli de l’Université d’Oran 1 Ahmed Ben Bella a abrité, jeudi, un colloque scientifique national intitulé « Figures de l’Université d’Oran 1 Ahmed Ben Bella : le chercheur et historien Tayeb Chentouf ». La rencontre a réuni un parterre d’enseignants, de chercheurs et de spécialistes de l’histoire ainsi que des études maghrébines.
Cette manifestation a constitué un espace académique dédié à l’examen des contributions du défunt Tayeb Chentouf à l’historiographie algérienne, ainsi qu’à l’analyse des principales étapes de son projet intellectuel et méthodologique.
Au terme des travaux, les intervenants ont unanimement insisté sur la nécessité d’engager un travail rigoureux de collecte de ses écrits en vue de leur publication sous la forme d’« œuvres complètes », afin de préserver son legs scientifique et d’en assurer la transmission aux futures générations d’étudiants et de chercheurs. Ils ont également plaidé pour la réédition de ses ouvrages majeurs, devenus rares malgré leur valeur académique reconnue.
Des appels à valoriser un patrimoine scientifique
Les participants ont, dans ce cadre, recommandé d’encourager les étudiants en master et en doctorat à consacrer leurs travaux de recherche à la méthode de Tayeb Chentouf dans l’écriture de l’histoire, notamment concernant son approche des questions liées à la colonisation et au mouvement national. Selon eux, ses travaux constituent un matériau particulièrement fécond pour l’analyse universitaire.
Ils ont aussi souligné l’importance d’intégrer ses textes et ses analyses dans les programmes d’histoire moderne et contemporaine des universités algériennes, afin de consolider chez les étudiants une culture scientifique fondée sur l’esprit critique.
Les recommandations ne se sont pas limitées au volet pédagogique. Les participants ont également proposé la création d’un prix scientifique portant le nom de Tayeb Chentouf, qui récompenserait la meilleure recherche en histoire nationale, ainsi que la mise en place d’une chaire universitaire à son nom au sein de l’Université d’Oran, destinée à pérenniser la recherche sur les thématiques qu’il a explorées. Ils ont enfin insisté sur le renforcement des partenariats entre l’université et les centres nationaux de recherche pour mieux valoriser le patrimoine scientifique de ses enseignants.
Une méthode croisant l’échelle locale et internationale
Intervenant à cette occasion, le professeur Hamid Aït Habouch, directeur du Laboratoire des études maghrébines, des élites et de la construction de l’État national, a souligné que Tayeb Chentouf se distinguait par une approche scientifique globale articulant dimensions locale et internationale.
Selon lui, l’historien ne s’est jamais limité à une lecture strictement nationale, mais s’est attaché à analyser l’influence des facteurs internationaux, en particulier européens et méditerranéens, sur l’histoire de l’Algérie. Une orientation qu’il considère comme l’un des traits marquants du renouvellement historiographique contemporain.
Le même intervenant a relevé que Tayeb Chentouf a dépassé la narration descriptive classique pour privilégier l’interprétation des phénomènes historiques à travers leurs contextes économiques et politiques, conférant ainsi à ses travaux une profondeur analytique notable. Malgré la dimension nationale de ses écrits, il a su préserver une réelle objectivité scientifique, fondée sur une lecture critique équilibrée.
Une contribution majeure à la relecture de l’histoire nationale
Les participants se sont également attardés sur les apports de Tayeb Chentouf au développement de l’école historique algérienne. Ils ont rappelé son rôle dans la reconstitution de pans essentiels de l’histoire nationale, notamment à travers ses travaux sur des périodes sensibles telles que l’ère précoloniale et les débuts de l’occupation, longtemps marginalisées ou déformées dans les écrits coloniaux.
Ils ont en outre mis en avant sa contribution à la consolidation de l’approche académique de l’écriture historique, ses ouvrages étant devenus des références au sein des universités. Son œuvre a également favorisé l’introduction de démarches analytiques modernes, notamment dans l’étude du phénomène colonial et de ses causes.
Par ailleurs, Tayeb Chentouf a mis en lumière les liens étroits entre l’évolution de la société algérienne et l’émergence de la conscience nationale, considérant cette articulation comme essentielle à la compréhension du parcours historique du pays.
Lecture critique de l’un de ses ouvrages majeurs
De son côté, le professeur Ben Omar Hamdadou, président du comité scientifique du colloque, a proposé une lecture analytique de l’ouvrage « Études sur l’histoire de l’Algérie aux XVIIIe et XIXe siècles », qu’il a qualifié d’apport qualitatif à la bibliothèque historique algérienne.
Il a expliqué que Tayeb Chentouf n’était pas un simple rapporteur des faits, mais un historien soucieux d’interroger le passé et d’examiner ses sources documentaires. Pour lui, l’histoire constituait une problématique ouverte, dont les questionnements se renouvellent à chaque génération.
L’intervenant a également souligné que cet ouvrage se distingue par une démarche critique affirmée et par le recours à des sources variées — locales, ottomanes et étrangères — tout en s’ouvrant aux méthodes modernes de l’histoire sociale et économique. Selon lui, le livre ne se contente pas d’apporter des informations nouvelles, mais renouvelle les questionnements traditionnels sur l’histoire de l’Algérie.
Dépasser les lectures binaires du passé
Parmi les caractéristiques majeures du projet intellectuel de Tayeb Chentouf, les intervenants ont cité sa volonté de dépasser les oppositions rigides qui ont longtemps dominé l’écriture historique, telles que tradition et modernité, centre et périphérie, résistance et allégeance.
Il a ainsi proposé une lecture plus complexe et nuancée de la réalité historique, où facteurs économiques, sociaux et politiques interagissent dans la formation des événements. Une approche jugée particulièrement actuelle au regard des évolutions contemporaines du champ historiographique.
Vers l’ancrage d’une mémoire scientifique nationale
Les participants ont enfin estimé que l’hommage rendu à Tayeb Chentouf ne devait pas se limiter à une portée symbolique, mais se traduire par un véritable projet de valorisation de son héritage scientifique au sein de la mémoire académique nationale.
Son œuvre, ont-ils conclu, représente non seulement un capital intellectuel majeur, mais aussi un modèle de rigueur méthodologique capable d’inspirer les nouvelles générations de chercheurs.
À travers cette rencontre, l’Université d’Oran 1 franchit ainsi une nouvelle étape dans la réhabilitation de l’un des grands historiens algériens, dont les travaux ont largement contribué à forger la conscience historique nationale et à faire de l’écriture de l’histoire un outil de compréhension du passé et de projection vers l’avenir.




