Wassila. B
Ils étaient 60 000. En une seule journée. Des hommes, des femmes, des enfants (des Marocains, rien que des Marocains) fendant les eaux glacées du détroit comme une armée de damnés. Et derrière eux, 34 cadavres. Pas des noms, pas des visages. Des statistiques. Le Makhzen a voulu jouer au plus fin avec Madrid, brandir la « bombe migratoire » comme on agite un couteau lors d’un braquage. Mais le couteau s’est retourné contre les siens. Car ces 60 000 âmes perdues ne sont pas des pions sur un échiquier géopolitique : ce sont les enfants abandonnés d’un royaume qui les a vendus au plus offrant, les a jetés dans la mer comme des déchets d’une prospérité de façade. Le cynisme du pouvoir marocain a atteint ce jour un sommet : utiliser la détresse de sa propre jeunesse pour régler des comptes diplomatiques, et appeler cela une « stratégie ».
La rumeur a fait le reste. Un arrêt de la Cour suprême espagnole, mal interprété, volontairement déformé par les relais du Makhzen sur les réseaux sociaux, et voilà des milliers de jeunes convaincus que la terre promise est à portée de bras. Mais ce n’était qu’un leurre, une poudre aux yeux savamment orchestrée. Le régime savait pertinemment que ces enfants allaient se heurter aux murs de Ceuta, aux drones, aux caméras thermiques, aux centres d’accueil saturés. Il savait que des dizaines d’entre eux y laisseraient leur vie. Il l’a accepté. Pire : il l’a calculé. Car dans la logique glaciale du pouvoir marocain, un mort à Ceuta vaut bien une pression diplomatique contre l’Espagne, une leçon administrée à Sanchez pour son rapprochement avec l’Algérie, un clin d’œil à l’entité sioniste qui souffle sur les braises. La vie humaine n’a jamais pesé lourd face aux intérêts supérieurs de la monarchie. Pendant ce temps, à des centaines de kilomètres de là, dans les palais dorés du Royaume, on célèbre la « stabilité ». Le discours du Trône, rituel annuel de l’autosatisfaction, a énuméré stades flambant neufs, projets pharaoniques et réalisations bétonnées. Pas un mot pour les noyés de Ceuta. Pas une once de compassion pour ces mères qui attendent le retour d’un fils que la mer ne rendra jamais. Pas une pensée pour les sinistrés du Haut Atlas, oubliés sous leurs tentes. Le roi loue ses prouesses tandis que ses sujets fuient ses plages. La contradiction est si vertigineuse qu’elle en devient obscène : le Maroc construit le plus grand stade du monde, mais ses enfants préfèrent risquer la noyade plutôt que d’y applaudir un match.
Alors, que reste-t-il ? Une honte indicible. Un pays nord-africain qui, seul dans la région, connaît de telles évasions collectives. Un régime qui instrumentalise le désespoir de sa jeunesse tout en la réprimant, qui bâillonne le mouvement GenZ 212 d’une main et ouvre les vannes migratoires de l’autre. Ceuta n’est pas une crise, c’est un procès. Le procès d’une monarchie qui a transformé la détresse humaine en arme de politique étrangère, qui a troqué la vie de ses enfants contre une victoire éphémère dans le grand jeu diplomatique. Et le verdict est sans appel : le Maroc de 2026 est un pays où l’on meurt pour quitter sa terre, où l’on se noie pour échapper à un pouvoir qui ne voit dans ses citoyens que des variables d’ajustement.

