
Le journaliste, écrivain et dramaturge oranais s’est éteint, ce mercredi 12 août 2026, à l’âge de 74 ans des suites d’une longue maladie. Il laisse derrière lui une œuvre et un parcours marqués par une même exigence : témoigner du réel, interroger l’histoire et transmettre la mémoire.
Par H. Nassira
Le paysage médiatique et culturel national vient de perdre l’une de ses figures les plus singulières. Journaliste, écrivain et dramaturge, Sid Ahmed Sahla aura consacré plusieurs décennies à la presse et au théâtre, deux univers qu’il n’a jamais considérés comme contradictoires. Dans l’un comme dans l’autre, il poursuivait une même quête : comprendre son époque, en restituer les fractures et les espérances, et préserver, par le mot, ce qui risque de disparaître avec le temps.
Sa disparition laisse un vide dans le monde de la presse comme dans celui du théâtre. Elle rappelle aussi le parcours d’un intellectuel dont l’itinéraire s’est construit entre enseignement, journalisme, écriture et création dramatique, avec pour constante une profonde attention portée à l’histoire et à la société algériennes.
Un parcours nourri par l’expérience et l’ouverture
Le parcours de Sid Ahmed Sahla s’est d’abord construit loin de l’univers journalistique. Après des débuts professionnels dans l’enseignement en Italie, où il découvre notamment les courants et les avant-gardes théâtrales qui marqueront durablement sa sensibilité artistique, il regagne l’Algérie au début des années 1980.
Il met alors ses compétences au service de l’université avant de se tourner progressivement vers l’écriture et le journalisme. Cette expérience initiale, nourrie par l’enseignement et l’ouverture sur d’autres traditions culturelles, contribuera à façonner chez lui une approche singulière du métier : attentive à la langue, à la transmission et au rôle de l’intellectuel dans la cité.
C’est toutefois dans la presse qu’il va donner à cette exigence une dimension professionnelle et publique.
Quinze années à la tête de La Voix de l’Oranie
C’est au sein du quotidien La Voix de l’Oranie, publié en éditions arabe et française, que Sid Ahmed Sahla accomplira l’une des périodes les plus importantes de sa carrière journalistique. Pendant plus de quinze ans, en qualité de directeur de publication, il en sera à la fois le responsable éditorial et l’un des principaux artisans de son identité.
Dans une période marquée par de profondes mutations politiques, sociales et technologiques, il s’emploie à défendre une conception exigeante du journalisme. La rédaction devient également un espace de transmission où de nombreux jeunes journalistes apprennent le métier au contact d’un professionnel attaché à la vérification, à la précision du langage et au respect du lecteur.
Pour Sid Ahmed Sahla, diriger un journal ne consistait pas seulement à assurer la production quotidienne d’un titre. Il s’agissait aussi de former, d’accompagner et de transmettre une culture professionnelle. Ses confrères gardent ainsi le souvenir d’un directeur attentif aux détails, capable de s’arrêter longuement sur une phrase, une source ou un choix de mot, convaincu que la crédibilité d’un journal repose d’abord sur la rigueur de ceux qui le fabriquent.
Cette exigence n’excluait ni la générosité ni la proximité. Avec les jeunes journalistes, il savait prendre le temps d’expliquer, de corriger et de transmettre. Une manière de concevoir le métier qui a profondément marqué plusieurs générations de professionnels.
Le théâtre au service de la mémoire
Parallèlement à son activité journalistique, Sid Ahmed Sahla a développé une œuvre dramaturgique qui occupe une place importante dans son parcours intellectuel.
Ses pièces interrogent notamment l’identité, la mémoire, les traumatismes de l’histoire et les non-dits de la société algérienne. Parmi ses œuvres les plus marquantes figurent Dhiaât Al Ism (La perte du nom) et El Houma El Maskouna (Le quartier hanté), portées à la scène par de grandes institutions théâtrales du pays, notamment le Théâtre national algérien et le Théâtre régional Abdelkader Alloula d’Oran.
Son écriture dramatique se distingue par cette volonté de faire du théâtre un espace de mémoire et de questionnement. Chez lui, la scène n’est jamais un simple lieu de représentation. Elle devient un espace où les blessures du passé peuvent être revisitées, où les silences peuvent trouver une voix et où les expériences individuelles rejoignent l’histoire collective.
Dans Dhiaât Al Ism (La perte du nom), cette démarche prend une dimension particulière. Le dramaturge s’intéresse à la mémoire généalogique et aux bouleversements provoqués par l’administration coloniale dans les structures sociales et identitaires algériennes.
Pour nourrir son travail, il s’appuie sur un important travail de recherche, notamment sur des écrits historiques et anthropologiques consacrés à la société algérienne et aux traditions de transmission orale. La fiction dramatique devient ainsi un moyen de restituer une mémoire fragilisée et de redonner une place aux histoires individuelles dans le récit collectif.
Quand le théâtre devient mémoire
De La perte du nom à sa dernière pièce, Dik Ellila (Cette nuit-là), le parcours dramaturgique de Sid Ahmed Sahla apparaît comme une réflexion continue sur la mémoire algérienne.
Son théâtre se situe au croisement de l’intime et de l’Histoire. Plutôt que de rechercher le spectaculaire, il s’attache souvent aux destins individuels, aux silences, aux blessures et aux choix auxquels les hommes sont confrontés lorsque l’Histoire fait irruption dans leur quotidien.
Cette démarche trouve une expression particulièrement forte dans Dik Ellila, produite en 2025 par le Théâtre régional Abdelkader Alloula d’Oran et mise en scène par Mohamed Frimehdi.
Le huis clos de la Décennie noire
Inspirée de faits réels, la pièce revient sur la tragédie nationale des années 1990 à travers une situation volontairement resserrée : un père de famille, enfermé chez lui, entend un groupe armé assiéger sa demeure.
Le choix du huis clos permet au dramaturge de déplacer le regard. Il ne s’agit plus de raconter la tragédie nationale à travers ses seuls chiffres, ses bilans ou ses événements les plus visibles, mais d’en restituer la dimension humaine. La peur, l’attente, les dilemmes moraux et la volonté de résister deviennent les principaux ressorts d’un récit qui place l’individu au cœur de la grande Histoire.
Dans cet espace réduit, la violence de la décennie noire apparaît ainsi à travers ses répercussions sur les êtres. La pièce donne à voir une société confrontée à la peur, mais aussi la capacité de l’homme ordinaire à préserver sa dignité lorsque tout semble vaciller.
Le metteur en scène Mohamed Frimehdi, qui a accompagné la création de cette œuvre, évoque des mois de discussions, d’échanges et de réécritures au cours desquels Sid Ahmed Sahla n’a cessé d’interroger son propre texte, avec la même exigence qui caractérisait son travail journalistique.
Dans Dik Ellila, l’auteur aura finalement poursuivi jusqu’au bout cette démarche qui traverse toute son œuvre : faire dialoguer la grande Histoire avec les destins individuels et donner une voix à ceux dont les expériences restent souvent enfouies dans la mémoire collective.
Le témoignage de Redouane Glouche : « Il était le gardien de notre conscience professionnelle »
Ancien compagnon de route de Sid Ahmed Sahla à La Voix de l’Oranie, le journaliste Redouane Glouche évoque avec émotion la mémoire d’un directeur de publication dont il retient avant tout la rigueur, la générosité et l’attachement indéfectible aux principes du métier.
« Avec le départ de Sid Ahmed Sahla, ce n’est pas seulement un grand confrère qui nous quitte, c’est une part lumineuse de l’histoire de notre presse qui s’obscurcit. »
C’est avec ces mots que Redouane Glouche rend hommage à celui qui fut son compagnon de route pendant plus de quinze ans au sein du quotidien La Voix de l’Oranie.
Pour lui, évoquer Sid Ahmed Sahla revient à replonger dans une période particulièrement intense de l’histoire de la presse algérienne, une période durant laquelle exercer le métier de journaliste exigeait à la fois courage, vigilance et responsabilité.
L’exigence du verbe, le courage du fait
« Sid Ahmed appartenait à cette école de journalistes forgés dans l’acier des convictions. À l’époque où nous dirigions le journal, écrire était un acte de foi, parfois un risque absolu. Pourtant, je ne l’ai jamais vu fléchir sur la vérification d’une information ou céder à la facilité du sensationnalisme. Il avait une sainte horreur de l’approximation », se rappelle-t-il.
Redouane Glouche décrit un patron de presse atypique, dont le bureau était à l’image de son univers intellectuel : ouvert, vivant et entouré de livres d’histoire, de coupures de presse et de manuscrits théâtraux.
« Il concevait la direction d’un journal comme un sacerdoce pédagogique. Il ne vous ordonnait pas de réécrire un article ; il s’asseyait à côté de vous, reprenait la copie, et vous expliquait pourquoi tel mot trahissait l’objectivité, pourquoi telle tournure manquait de respect au lecteur. Il a été le mentor de dizaines de jeunes qui font aujourd’hui les beaux jours des médias nationaux et internationaux. »
Une seule et même quête mémorielle
Pour son ancien confrère, il serait pourtant réducteur de séparer le journaliste du dramaturge. Derrière ces deux figures se trouvait, selon lui, une même conception de l’écriture et de la responsabilité intellectuelle.
« Beaucoup de gens pensaient que le théâtre était son jardin secret, une échappatoire. C’est une erreur de lecture. Pour Sid Ahmed, le journalisme et le théâtre procédaient du même engagement : documenter le réel pour éviter que notre mémoire collective ne soit confisquée ou falsifiée. Qu’il écrive un éditorial sur l’économie locale ou qu’il conçoive les dialogues de Dhiaât Al Ism, sa boussole était la même : l’identité algérienne, dans toute sa vérité, historique et sociale. »
Le journaliste se souvient également des échanges autour de Dik Ellila, œuvre qui devait finalement constituer l’un des derniers témoignages dramaturgiques de Sid Ahmed Sahla sur une période douloureuse de l’histoire nationale.
« Nous en parlions souvent. Il me disait que la presse avait raconté les faits bruts de la Décennie noire, les bilans, les attentats, mais que seul le théâtre pouvait raconter l’âme de l’Algérien face à cette horreur. Cette pièce a été sa manière de clore son cycle d’écrivain-témoin. »
En guise d’adieu, Redouane Glouche salue la mémoire d’un homme qui aura consacré sa vie à la transmission et à l’exigence du mot juste.
« Il nous laisse un vide immense, certes, mais il nous laisse surtout une leçon : celle d’une vie entière passée au service exclusif du mot juste et de la transmission. Nous lui devons de ne pas l’oublier. »
Une œuvre, une mémoire, une trace
Avec la disparition de Sid Ahmed Sahla, le journalisme et le théâtre algériens perdent une personnalité qui aura constamment refusé de séparer l’écriture de la responsabilité.
Dans les colonnes de La Voix de l’Oranie comme sur les planches, il aura défendu la même idée : le mot n’est jamais neutre lorsqu’il s’agit de raconter une société, de préserver une mémoire ou de transmettre une histoire aux générations qui viennent.
Son héritage ne se résume donc ni à une carrière journalistique, ni à une œuvre dramaturgique. Il réside aussi dans les journalistes qu’il a formés, dans les textes qu’il a écrits, dans les spectacles qu’il a contribué à faire vivre et dans les questions qu’il a laissées ouvertes.
Sid Ahmed Sahla s’en va, mais son œuvre demeure. Dans les archives de la presse, dans la mémoire de ceux qui l’ont connu et accompagné, et sur les planches auxquelles il a consacré une part essentielle de sa vie, sa voix continuera de résonner.
Parce qu’au-delà de l’information et du théâtre, il aura fait de l’écriture un acte de mémoire.



