
Wassila. B
Le Maroc traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus critiques de son histoire économique récente. Le royaume est secoué par une crise multisectorielle qui intervient dans un environnement économique et social déjà profondément dégradé. Le dirham marocain a perdu 6,5 % de sa valeur face au dollar depuis fin juillet, renchérissant mécaniquement le coût des importations dans un pays qui en dépend largement pour ses besoins énergétiques et industriels. L’inflation, déjà galopante, risque de s’exacerber, frappant de plein fouet les ménages les plus modestes et les franges les plus vulnérables de la société marocaine. La conjonction de ces facteurs (crise des phosphates, dépréciation monétaire, flambée des importations, tensions sociales latentes) dessine les contours d’une tempête parfaite dont les effets pourraient se faire sentir pendant des années. La perturbation du trafic dans le détroit d’Ormuz, conséquence directe des tensions au Moyen-Orient, a frappé de plein fouet la filière des phosphates, pilier historique des exportations du royaume. L’Office chérifien des phosphates (OCP), première entreprise du pays, se retrouve privé de soufre, intrant essentiel à la production d’acide phosphorique, dont le prix est passé brutalement de 177 à 508 dollars la tonne au premier semestre 2026. Ce qui n’était au départ qu’un conflit géopolitique lointain s’est transformé en une crise économique nationale d’une gravité exceptionnelle.
Les chiffres donnent le vertige. Le chiffre d’affaires de l’OCP a reculé de 7 % pour s’établir à 48,3 milliards de dirhams, tandis que son résultat net a basculé d’un bénéfice de 8,3 milliards à une perte de 2,8 milliards de dirhams. Derrière ces montants se cache une réalité encore plus préoccupante : l’entreprise doit simultanément poursuivre ses investissements colossaux, estimés à plus de 16 milliards de dirhams au premier semestre, et honorer ses engagements envers ses 7 000 fournisseurs marocains et étrangers. Cette équation impossible a fait exploser les dettes impayées, passant de 14,4 milliards de dirhams en 2024 à 26,6 milliards en 2025, soit une augmentation vertigineuse de 84 %. L’OCP, autrefois moteur de l’économie nationale, devient aujourd’hui un maillon fragile qui menace d’entraîner dans sa chute tout un écosystème industriel.
Les retards de paiement enclenchent une mécanique d’asphyxie qui touche d’abord les fournisseurs directs, puis se répercute sur les sous-traitants de second rang, ces petites et moyennes entreprises qui ne disposent ni des réserves financières ni de l’accès aux marchés de capitaux du géant phosphatier. C’est toute une chaîne de valeur qui vacille, menaçant des milliers d’emplois, des compétences spécialisées et des savoir-faire accumulés pendant des décennies. Comme le souligne le magazine spécialisé DRH, « se joue la survie d’entreprises » qui constituent l’ossature industrielle du pays. Le risque est d’autant plus grand que l’OCP lui-même pourrait ne plus être en mesure de garantir la continuité de ses propres prestations, faute de pouvoir financer l’importation de composants ou la mobilisation d’équipes techniques.

