Par Hafida Benarmas
Entre le pari de Washington, l’impasse du Sahara occidental et les tensions avec le voisinage, une voix marocaine interpelle la stratégie de Rabat. Il est des questions qui, par leur simplicité apparente, mettent à nu les contradictions d’une stratégie politique. « Qu’a donc gagné le Maroc ? » C’est par cette interrogation, sans détour, qu’un citoyen marocain, dans une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux, remet en cause les choix diplomatiques de son pays, notamment la normalisation avec l’entité sioniste et les contreparties politiques et stratégiques qui lui étaient associées.
L’intérêt de cette intervention réside autant dans la teneur de ses propos que dans leur origine. Car cette critique ne vient pas des capitales traditionnellement opposées aux orientations de Rabat, mais d’une voix marocaine qui exprime, avec une virulence manifeste, son désenchantement face aux résultats attendus de cette politique.
En décembre 2020, la normalisation des relations entre le Maroc et l’entité sioniste s’était inscrite dans une séquence diplomatique particulièrement significative : en contrepartie de la reprise des relations, l’administration Trump avait annoncé la reconnaissance de la prétendue souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Un arrangement politique qui avait été présenté à Rabat comme une avancée décisive, susceptible de consolider ses positions sur la scène internationale et de renforcer ses ambitions diplomatiques.
Six années plus tard, la question du bilan se pose avec une acuité particulière. Le soutien américain, aussi significatif soit-il sur le plan diplomatique, n’a pas transformé une reconnaissance unilatérale en règlement définitif d’un conflit inscrit dans le cadre des Nations unies. La question sahraouie demeure un dossier international dont l’issue reste tributaire d’un processus politique et du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination.
Le citoyen marocain pointe également la portée symbolique de la décision de baptiser l’axe autoroutier Tiznit-Dakhla du nom de Donald Trump. « Donald J. Trump Highway » : une appellation qui traduit la place accordée au soutien du président américain dans la stratégie de communication diplomatique marocaine. Mais derrière cette symbolique, une interrogation persiste, jusqu’où peut-on inscrire les ambitions de souveraineté d’un pays dans la relation privilégiée avec une administration étrangère ?
L’autre dimension, et non des moindres, de cette intervention concerne les relations avec le voisinage. Le locuteur dénonce une politique qui, selon sa lecture, aurait contribué à multiplier les tensions avec les pays voisins et même au-delà, au lieu de favoriser un environnement régional propice à la coopération et à la stabilité.
La rupture des relations diplomatiques avec l’Algérie en août 2021 illustre la profondeur de la crise maghrébine. À cela s’ajoutent les divergences persistantes autour des alliances militaires, des questions sécuritaires et du rapprochement maroco-israélien, qui ont profondément pesé sur les équilibres régionaux.
Comme si ces tensions ne suffisaient pas, le dossier de Sebta et Melilla vient rappeler les limites des repositionnements diplomatiques. Malgré le rapprochement avec Washington et les partenariats développés avec plusieurs puissances occidentales, Madrid maintient sans ambiguïté sa position sur les deux villes, tandis que leur appartenance à l’espace européen leur confère une dimension qui dépasse le seul différend bilatéral maroco-espagnol.
C’est là que réside l’une des contradictions soulevées par cette voix marocaine : comment expliquer que des alliances présentées comme des leviers de puissance et d’influence n’aient pas permis de dénouer les principaux contentieux territoriaux, ni de rétablir des relations apaisées avec l’environnement régional ?
Dans un registre particulièrement virulent, le locuteur va jusqu’à qualifier les Marocains de « soumis », une expression brutale qui traduit la colère de son auteur et sa dénonciation de ce qu’il considère comme une politique de concessions.
Au-delà de la polémique, cette intervention met en lumière une interrogation fondamentale, celle du prix des alliances, de la portée des concessions diplomatiques et de la capacité d’un partenariat extérieur à produire des résultats conformes aux attentes nationales. La diplomatie ne se mesure pas uniquement au nombre d’accords conclus, aux poignées de main échangées ou aux déclarations de soutien obtenues dans les chancelleries. Elle se mesure également à sa capacité à préserver les intérêts nationaux, à consolider les rapports de voisinage et à contribuer à la stabilité de son environnement géopolitique.
La normalisation avec Israël était censée ouvrir de nouvelles perspectives stratégiques à Rabat, consolider ses appuis internationaux et renforcer sa position sur le dossier du Sahara occidental. Elle n’a cependant ni clos le différend territorial, ni résorbé les tensions avec le voisinage, ni levé les divergences persistantes avec Madrid sur Sebta et Melilla. Dès lors, la question mérite d’être posée,
« Qu’a donc gagné le Maroc ? » Une interrogation désormais portée, fait notable, par une voix marocaine qui ose dire tout haut ce que des millions de personnes pensent tout bas, sans toujours trouver l’espace ou le courage de l’exprimer.




