
Wassila. B
Il y a des gestes qui en disent plus long que des discours. L’agression du pavillon algérien au siège de l’UNESCO, à Paris, en pleine « Semaine de l’Afrique », est de ceux-là. Que des individus marocains, s’en prennent physiquement à des exposants et à des symboles culturels algériens dans l’enceinte même de la mémoire mondiale de l’humanité, voilà un acte dont la bassesse dépasse l’incident diplomatique.
La réaction de la ministre algérienne de la Culture, Malika Bendouda, mérite qu’on s’y arrête. Loin de la surenchère ou de la compassion stérile, elle a choisi une arme redoutable : la pensée. En citant Hannah Arendt « Il faut comprendre le mal pour ne pas en être affecté », elle élève le débat. Car le mal dont il est question ici n’est pas la violence physique seule. C’est ce que la philosophe appelait la « banalité du mal » : l’absence de jugement, le vide intérieur qui pousse à l’agression grégaire. Frapper un stand, insulter des artisans, c’est avouer que l’on n’a rien à opposer à la richesse de l’autre que son propre dénuement.
Car il faut bien nommer les choses. Cette agression n’est pas un simple débordement de nervosité entre voisins méditerranéens. Elle survient dans un lieu (l’UNESCO) qui incarne précisément l’idéal d’un dialogue des cultures au-dessus des rancunes nationales. En s’en prenant à des femmes et des hommes venus montrer leur savoir-faire, leurs tissages, leur calligraphie, leurs chants, c’est à la possibilité même de ce dialogue que l’on a voulu porter atteinte. Heureusement, la maladresse des agresseurs égale leur méchanceté : leur geste révèle, en creux, ce qu’ils ne peuvent produire. Là où l’Algérie présente des ksour millénaires, des robes de cérémonie immémoriales et une gastronomie inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité, que brandissent ceux qui ont frappé ? Rien que leur propre absence.
Cette affaire a pourtant une leçon salutaire : la culture est un bouclier. Non pas un bouclier agressif, mais une armure silencieuse que des siècles d’histoire ont forgée. Lorsque Malika Bendouda parle de « souveraineté culturelle inviolable », elle ne défend pas un territoire par des barbelés, mais par une mémoire vivante. Et cette mémoire, précisément parce qu’elle est vivante, se rit des coups de semonce. Les artisans algériens repartiront de Paris la tête haute. Leurs œuvres continueront de voyager. Le mal banal, comme l’écrivait Hannah Arendt, est souvent médiocre. Il fatigue, il irrite, mais il ne terrasse jamais ce qui puise ses forces dans la profondeur des âges. Bendouda le dit sans ambages : cette agression « reflète un vide culturel chez ses auteurs ». Phrase forte, car elle inverse le rapport de force habituel. Ce ne sont pas les victimes qui sont fragiles, mais les agresseurs qui sont démunis. Face aux « victoires successives de l’Algérie » dans l’inscription de son patrimoine matériel et immatériel, face à une souveraineté culturelle désormais incontestable sur la scène mondiale, la seule réponse possible pour certains est la violence irréfléchie. Faute de dossier, on sort le poing.
L’ambassade d’Algérie en France a raison d’annoncer des poursuites. Mais au-delà du juridique, c’est une bataille des imaginaires qui se joue. Protéger ses ressortissants, oui. Faire en sorte que les commanditaires ne restent pas impunis, évidemment.


