Meriem B
La première édition de l’Université d’été de l’Organisation nationale des journalistes algériens (ONJA) s’est ouverte, vendredi au complexe sportif Miloud Hadefi d’Oran, sous le thème « L’information nationale face aux guerres des narratifs ». Réunissant des journalistes venus de différentes wilayas du pays, ainsi qu’un panel d’universitaires, d’experts et de professionnels des médias, cette rencontre de deux jours se veut un espace de réflexion et de formation face aux profondes mutations qui bouleversent aujourd’hui le paysage médiatique.
La cérémonie inaugurale, à laquelle ont pris part le secrétaire général de la wilaya d’Oran, représentant le wali Brahim Ouchene, des autorités civiles et militaires et plusieurs représentants d’institutions nationales, a été marquée par une minute de silence à la mémoire des victimes des incendies enregistrés dans plusieurs wilayas du centre et de l’est du pays. Après la lecture de versets coraniques et l’exécution de l’hymne national, une vidéo retraçant le parcours de l’ONJA a été projetée.
« La vérité est devenue une responsabilité »
Dans son allocution d’ouverture, le président de l’ONJA, Slimane Abdouche, a d’emblée situé les enjeux de cette première université d’été dans le contexte d’une transformation radicale de la guerre informationnelle. Le choix du thème, a-t-il expliqué, « n’est pas fortuit », dans un monde où la confrontation ne porte plus uniquement sur les territoires ou les rapports de force, mais également sur « les esprits, la conscience et la fabrication de l’opinion publique ».
La multiplication des contenus trompeurs, des images sorties de leur contexte, des informations erronées et des comptes fictifs permet désormais, a-t-il observé, de fabriquer en quelques secondes un récit dont les effets peuvent être difficiles à corriger.
Face à cette évolution, le journaliste algérien se trouve investi d’une responsabilité accrue. La première est professionnelle, a insisté le président de l’ONJA : défendre la vérité à travers la vérification, le recoupement, la rigueur et le respect de l’éthique, tout en distinguant clairement l’information de l’opinion.
La deuxième responsabilité réside dans la compréhension des mécanismes des nouvelles guerres informationnelles, de la manipulation et de la désinformation. Quant à la troisième, elle consiste à construire une narration nationale fondée sur les faits.
Pour Slimane Abdouche, le journalisme national ne peut en effet se limiter à réagir aux récits produits par d’autres. Il doit « prendre l’initiative, rechercher, enquêter, documenter » et fournir au public une information fiable au moment opportun, avec des contenus capables également de toucher les audiences au-delà des frontières nationales.
Le président de l’ONJA a par ailleurs défendu une conception du patriotisme compatible avec les exigences professionnelles. La défense du pays, a-t-il souligné, « ne s’oppose pas au professionnalisme », pas plus que le professionnalisme ne signifie renoncer à la responsabilité nationale. Au contraire, la rigueur journalistique constitue, selon lui, l’un des principaux instruments de défense de la vérité et de la société.
La formation continue au centre de la démarche
Cette vision explique la place accordée à la formation dans le programme de l’Université d’été. L’objectif, selon le président de l’ONJA, est de doter les journalistes des outils nécessaires pour évoluer dans un environnement où les sources se multiplient, où le volume des données explose et où le temps consacré à la vérification se réduit considérablement.
« Nous voulons un journaliste qui ne se contente pas de transmettre l’information, mais qui soit capable de produire une information fiable », a-t-il plaidé en substance, appelant à renforcer les compétences en matière d’enquête, d’analyse des données, de vérification des images et vidéos et d’exploitation des sources numériques.
L’intelligence artificielle occupe, dans cette perspective, une place centrale. Pour Slimane Abdouche, elle offre de nouvelles possibilités au journalisme, mais impose également de nouveaux garde-fous afin que la technologie demeure au service du journaliste et de la vérité, et ne devienne pas un instrument de fabrication de contenus falsifiés.
L’ONJA ambitionne ainsi de faire de cette université non pas une rencontre ponctuelle, mais le point de départ d’un programme durable de rencontres, d’ateliers et d’actions de formation au profit des professionnels des médias.
L’APN plaide pour une information crédible et proactive
Dans une allocution lue en son nom par son représentant M. Amine Allouche, la présidente de l’Assemblée populaire nationale, Khalida Boufedech, a salué l’initiative de l’ONAJ et le choix d’un thème qu’elle a qualifié de particulièrement sensible dans le contexte actuel.
Son intervention a notamment mis l’accent sur l’évolution des formes de confrontation, qui ne visent plus uniquement l’opinion publique, mais cherchent désormais à agir sur la perception, les représentations et la manière dont les sociétés appréhendent la réalité.
Dans cette nouvelle configuration, l’Algérie doit, selon elle, passer progressivement d’une posture de réaction à une logique d’initiative et d’anticipation, en construisant une narration nationale reposant à la fois sur la crédibilité du contenu et la rapidité de sa diffusion.
L’amélioration de l’information institutionnelle et la régularité des échanges entre les institutions et les médias constituent, à ses yeux, des éléments importants pour permettre au citoyen et au journaliste d’accéder à l’information et de mieux comprendre les positions et les décisions de l’État sur les dossiers nationaux et internationaux.
L’enjeu est également de rompre avec une conception strictement déclarative du discours national. Le défi consiste désormais, a-t-elle estimé, à construire un discours fondé sur les faits et les indicateurs concrets, capable de s’appuyer sur l’image, le récit, les plateformes numériques et des contenus adaptés aux réalités et aux attentes de la société algérienne.
Quatre axes pour renforcer la présence numérique
La présidente de l’APN a identifié plusieurs leviers pour consolider cette capacité narrative : renforcer la cohésion populaire et institutionnelle, valoriser les éléments de l’identité nationale dans un langage moderne capable de toucher les jeunes, exploiter davantage les données et la production audiovisuelle, développer les contenus multilingues et mettre en place des mécanismes nationaux de veille et de vérification numérique.
Elle a également insisté sur la nécessité de promouvoir un « média proactif », capable de produire et d’encadrer l’information dans l’espace numérique au lieu de se contenter de répondre aux campagnes de désinformation une fois celles-ci installées.
Le Parlement, a-t-elle rappelé, a pour sa part contribué à l’évolution du cadre juridique du secteur médiatique, notamment à travers les textes encadrant l’audiovisuel et la presse électronique.
Construire une narration nationale influente, a-t-elle conclu, constitue un travail de longue haleine qui repose avant tout sur la capacité à gagner la confiance du public.
La Télévision algérienne : « S’adresser au monde dans toutes les langues »
Au nom de la Télévision algérienne, Salah Sayoud, assistant du directeur général chargé de la communication et des relations extérieures, a également salué l’initiative de l’ONAJ, estimant qu’elle offre un cadre pertinent pour le dialogue professionnel et la réflexion autour de questions nationales majeures.
Il a particulièrement insisté sur la dimension collective de la responsabilité liée à la construction du récit national. Si l’Armée nationale populaire constitue, selon lui, « la première ligne de défense » du pays, cette mission doit également être accompagnée par l’action permanente de la « classe nationale », au premier rang de laquelle figurent les journalistes et les intellectuels.
Pour le responsable de la Télévision algérienne, porter le récit national ne peut cependant se limiter au public national. « Nous devons nous adresser au monde dans toutes les langues qu’il comprend », a-t-il plaidé, appelant à exploiter l’ensemble des moyens de communication disponibles.
La narration nationale doit ainsi être appréhendée comme un discours à la fois culturel, intellectuel, politique et économique, mais aussi comme un moyen de promouvoir l’image du pays. Pour être efficace, elle doit employer des codes et des formats permettant aux publics extérieurs de comprendre facilement les messages qui leur sont destinés.
Cette ambition nécessite, selon Salah Sayoud, davantage de formation et d’accompagnement des journalistes et des créateurs de contenus afin de produire des contenus « sérieux », accessibles et susceptibles de retenir l’attention des publics.
Il a enfin assuré que la Télévision algérienne entend poursuivre son accompagnement des initiatives professionnelles de ce type, mettant ses moyens au service des actions destinées à renforcer les compétences et la qualité des contenus médiatiques.
La guerre cognitive au cœur des premiers ateliers
Après les allocutions inaugurales, les travaux de la première journée ont abordé concrètement les différentes dimensions de cette nouvelle guerre informationnelle.
Le premier atelier, animé par le Dr Ahmed Bensaada, a été consacré à « La guerre cognitive… le cerveau comme nouveau champ de bataille ». Une thématique qui s’intéresse aux mécanismes d’influence, de manipulation et de modification des perceptions dans un environnement où les technologies numériques permettent de cibler les individus et les groupes avec une précision et une rapidité inédites.
Le deuxième atelier, animé par Djellal Bouaïti, rédacteur en chef du quotidien El Khabar et membre du bureau national de l’ONJA, a porté sur « Les guerres des narratifs et les nouvelles mutations de l’environnement numérique ».
Les échanges ont permis de revenir sur les bouleversements induits par les réseaux sociaux et les plateformes numériques, devenus de nouveaux espaces de production, de circulation et de confrontation des récits.
L’IA, nouvel outil mais aussi nouveau défi
L’après-midi a été consacré à l’un des sujets qui suscitent actuellement le plus d’interrogations dans les rédactions : l’intelligence artificielle.
Le professeur et expert international en communication et médias Mohamed Hammam a animé un atelier intitulé « L’intelligence artificielle au service de la presse et des médias : opportunités, défis et garde-fous professionnels ».
L’objectif était notamment d’interroger les possibilités offertes par ces technologies dans le travail journalistique, tout en mettant en évidence les risques liés à leur utilisation et la nécessité de préserver la responsabilité humaine et les règles déontologiques.
Enfin, le journaliste et écrivain Abdelhakim Assabaa a abordé « L’information nationale et la construction du récit national face à la désinformation médiatique », plaçant la crédibilité de l’information et la capacité des médias à répondre aux campagnes de manipulation au centre de la réflexion.
Vérification et fake news au programme de samedi
La deuxième journée de cette première Université d’été de l’ONAJ, prévue samedi, sera consacrée à la vérification de l’information, à la lutte contre les fausses nouvelles ainsi qu’aux mécanismes de la guerre psychologique et de la propagande dans l’espace numérique.
Les travaux devront également aboutir à l’adoption de recommandations et à la « Déclaration d’Oran pour les médias nationaux », destinée à traduire les principales propositions issues des échanges.
La clôture sera également marquée par la signature d’une convention de partenariat entre l’ONAJ et la gestion du Village méditerranéen d’Oran.
Au-delà des deux journées de travaux, cette première édition aura surtout posé les bases d’une réflexion plus large sur l’avenir du journalisme algérien à l’heure où la bataille pour l’information se double d’une bataille pour la perception. Dans cet espace désormais dominé par la vitesse, les algorithmes et la multiplication des sources, la crédibilité demeure le capital le plus précieux du journaliste. Et la vérification, sa première ligne de défense.




