L’abîme marocain : l’opulence royale face à la détresse sociale

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Wassila. B

Les chiffres donnent le vertige : 5,7 milliards de dollars de fortune personnelle, des palais dans chaque ville, un yacht parmi les dix plus grands du monde, une flotte d’avions privés et 600 voitures de collection. Mohammed VI est le cinquième monarque le plus riche de la planète, et le premier d’Afrique. Mais ces chiffres, aussi étourdissants soient-ils, ne sont que le miroir inversé d’une autre réalité, bien plus sombre : celle d’un Maroc où la misère sociale côtoie l’opulence d’un seul homme, où des jeunes désespérés prennent d’assaut les grillages de Ceuta pour fuir un pays qui n’a pas su leur offrir un avenir. Ce contraste n’est pas une fatalité géographique ou climatique ; c’est le fruit d’une concentration des richesses entre les mains d’une seule famille, au détriment de tout un peuple.

Car cette fortune n’est pas le produit d’une industrie innovante ou d’un génie entrepreneurial personnel. Elle est puisée dans les veines de l’économie marocaine elle-même. À travers le fonds Al Mada et la holding Siger, le roi et son entourage contrôlent des participations massives dans la banque Attijariwafa, la minière Managem, l’hôtellerie de luxe, l’agriculture et l’immobilier. Ils sont actionnaires majoritaires de secteurs entiers qui devraient être des leviers de développement national. Au lieu de cela, ces fleurons servent à gonfler un patrimoine personnel, tandis que les services publics s’étiolent, que l’école se dégrade et que l’hôpital public devient un luxe pour les plus pauvres. Le roi ne gère pas un État ; il gère un domaine privé, dont les sujets ne sont que des locataires.

Pendant que le souverain se partage entre ses résidences parisiennes, son château dans l’Oise et ses palais zanzibariens, la jeunesse marocaine, elle, n’a d’autre horizon que l’exil ou la survie. Le chômage des jeunes dépasse les 30 % dans certaines régions, l’inflation ronge les salaires, et les services sociaux sont en lambeaux. Ce n’est pas un hasard si des milliers de Marocains tentent chaque année la traversée mortelle de la Méditerranée : ils fuient moins la pauvreté que l’insulte d’une monarchie qui étale son faste sans jamais répondre aux questions sur l’origine de ses biens. Le palais reste silencieux, parce que le silence est le seul bouclier d’un système qui ne supporte ni le contrôle ni la transparence.

Au fond, ce qui choque, ce n’est pas tant la richesse elle-même (après tout, tout pays a ses riches), c’est son usage et sa symbolique. Un roi qui possède des avions à 350 millions de dollars pendant que ses sujets manquent d’eau potable dans certaines régions rurales, qui collectionne les palais quand les hôpitaux manquent de lits, qui investit dans des hôtels de luxe quand les écoles manquent de professeurs, ce roi-là ne règne plus sur un peuple, il règne sur une exploitation. Le Maroc n’a pas besoin d’un monarque milliardaire ; il a besoin d’un État de droit, d’une répartition juste des richesses et d’une parole officielle qui ne soit pas celle d’une forteresse assiégée par les questions. Tant que le trône restera aveugle à la détresse de son peuple, la fortune royale ne sera pas un prestige, mais une honte.