
Wassila. B
La décision prise par l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis ne saurait être réduite à une réaction circonstancielle ou à un accès de tension entre deux capitales. Elle apparaît plutôt comme l’aboutissement d’un long processus au cours duquel Alger aura privilégié, jusqu’au bout, la retenue, le dialogue et les démarches diplomatiques. Pendant des années, les autorités algériennes ont multiplié les mises en garde et les appels à la raison, espérant préserver un cadre de relations bilatérales malgré des divergences de plus en plus profondes. Mais lorsque les avertissements restent sans effet et que les actes jugés hostiles se répètent, la patience diplomatique finit par atteindre ses limites. La rupture annoncée devient alors moins un choix qu’une conséquence.
Le différend repose d’abord sur deux conceptions profondément opposées du rôle d’un État dans son environnement régional. Alger revendique depuis longtemps une doctrine fondée sur la souveraineté, la non-ingérence et le règlement politique des conflits. Abou Dhabi, de son côté, s’est tristement illustré ces dernières années comme un acteur particulièrement toxique dans plusieurs crises du monde arabe et africain, notamment en Libye, au Soudan et dans l’espace sahélien. Le président Abdelmadjid Tebboune avait déjà dénoncé l’influence négative des Émirats dans la région, estimant que leur intervention dans certains théâtres de crise contribuait davantage à l’instabilité qu’à son règlement. Le dossier du Sahara occidental constitue, à cet égard, un point de rupture majeur. En ouvrant un consulat à Laâyoune, les Émirats ont adopté une position que l’Algérie considère comme directement contraire à son attachement au droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Cette évolution s’inscrit, selon Alger, dans un rapprochement nuisible croissant entre Abou Dhabi, Rabat et Tel-Aviv, marqué notamment par la normalisation des relations entre les Émirats et Israël en 2020. Pour Alger, toute implication étrangère dans des questions touchant à l’intégrité territoriale ou à la stabilité intérieure constitue une ligne rouge.
Dans ces conditions, maintenir les apparences d’une relation normale aurait fini par apparaître comme une contradiction. La diplomatie peut permettre de gérer les désaccords ; elle ne peut durablement fonctionner lorsque les deux parties considèrent que leurs intérêts fondamentaux sont directement mis en cause. La portée de la décision constitue un signal adressé à l’ensemble de la région : pour Alger, la souveraineté nationale et les impératifs de sécurité ne sauraient être négociés au nom d’une entente diplomatique de façade.
Il convient néanmoins de distinguer la décision politique de la relation entre les peuples. La rupture concerne les relations diplomatiques avec les autorités émiriennes et leur politique régionale ; elle ne remet pas en cause les liens historiques et humains qui unissent les peuples algérien et émirien. Le fait qu’Alger ait longtemps différé cette décision, précisément pour éviter d’alimenter davantage les divisions dans le monde arabe, témoigne d’ailleurs d’une volonté de ne pas franchir cette étape à la légère.
Mais la retenue n’a de sens que lorsqu’elle produit un résultat. Lorsqu’elle est constamment confrontée à de nouvelles tensions, elle risque de perdre sa fonction diplomatique et d’être mal-interprétée. En décidant finalement de rompre, l’Algérie entend donc fixer une limite rouge claire.

