Bakhta Bacha 

Une correspondance officielle adressée en juillet 2020 par la mission permanente du Maroc à Genève aux Nations unies reconnaît l’existence de plusieurs bassins hydrographiques communs avec l’Algérie. C’est cette pièce documentaire que Taha Ansari, directeur régional Sud-Ouest de l’Agence nationale des ressources hydriques (ANRH), a mise en avant lors de la deuxième édition de l’IC-TWEP 2026, à Tlemcen. Le document identifie notamment les oueds Guir, Mouilah et Zouzfana, tout en qualifiant ces ressources de « limitées, localisées et peu abondantes ». Une reconnaissance officielle qui donne une autre dimension aux enjeux de la coopération hydrique aux frontières ouest du pays.

C’est un document officiel marocain, daté du 3 juillet 2020, qui a constitué l’un des éléments les plus significatifs de l’intervention de Taha Ansari à la deuxième édition de la conférence internationale IC-TWEP 2026, organisée à Tlemcen du 26 au 29 octobre. Directeur régional Sud-Ouest de l’Agence nationale des ressources hydriques (ANRH), l’intervenant a attiré l’attention sur une correspondance adressée par la mission permanente du Maroc à Genève au secrétariat de la Commission économique des Nations unies pour l’Europe (CEE-ONU), dans le cadre du rapportage relatif à l’indicateur 6.5.2 des Objectifs de développement durable, consacré à la coopération dans le domaine des eaux transfrontalières.

L’intérêt de cette pièce est considérable : le Maroc y reconnaît explicitement l’existence de huit bassins hydrographiques partagés avec l’Algérie. Sont notamment cités les bassins des oueds Guir, Mouilah, Kiss, El Hay, Mongoul, Ajitra, Iche et Zouzfana. Le document précise que la quasi-totalité de ces cours d’eau prennent naissance sur le territoire marocain avant de s’écouler vers l’Algérie.

Autrement dit, cette reconnaissance ne relève ni d’une interprétation ni d’une hypothèse avancée par des spécialistes algériens. Elle figure dans un document transmis officiellement par la représentation marocaine aux instances onusiennes. Plus révélateur encore, le texte identifie l’oued Guir comme le principal affluent de l’oued Saoura, établissant ainsi noir sur blanc une connexion hydrologique directe avec le territoire algérien.

Une reconnaissance assortie d’une minimisation des enjeux

Mais le contenu de cette correspondance présente une autre particularité. Après avoir recensé ces ressources communes, le rapport marocain les qualifie de « limitées, localisées et peu abondantes », laissant ainsi apparaître une approche qui relativise leur importance dans la politique nationale de l’eau. Une appréciation qui contraste avec les implications hydrologiques, environnementales et agricoles de plusieurs de ces bassins pour l’Algérie.

Le cas du Guir est particulièrement parlant. Ce cours d’eau participe à l’alimentation du système de la Saoura, dans le Sud-Ouest algérien. Les aménagements hydrauliques réalisés en amont, notamment les barrages Hassan Addakhil sur le Ziz et Kaddoussa sur le Guir, posent la question de leurs effets sur les régimes d’écoulement et les apports en aval. Les conséquences potentielles concernent aussi bien les crues que la recharge des nappes et les équilibres des écosystèmes.

La situation de l’oued Mouilah soulève, quant à elle, un problème d’une autre nature : celui de la qualité de l’eau. Cet affluent de la Tafna constitue un vecteur potentiel de transfert de pollution depuis le bassin d’Oujda-Angad vers le territoire algérien. Les rejets urbains et industriels susceptibles d’affecter ses eaux représentent ainsi un risque qui ne peut être appréhendé à travers les seules quantités disponibles. Le barrage de Hammam Boughrara, infrastructure stratégique pour l’approvisionnement en eau dans l’Ouest du pays, est directement concerné par les enjeux de préservation de la qualité des ressources de son bassin.

Ces exemples illustrent une réalité fondamentale défendue par Taha Ansari : les eaux transfrontalières forment des systèmes intégrés que les frontières administratives ne peuvent interrompre. Une décision prise en amont peut avoir des répercussions en aval, qu’il s’agisse de la mobilisation des volumes, de la modification des écoulements ou de la propagation des polluants.

Le droit international face aux décisions unilatérales

L’intervention a également mis en évidence une contradiction sur le plan juridique. Le Maroc a adhéré, le 13 avril 2011, à la Convention des Nations unies de 1997 sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation. Ce texte consacre deux principes essentiels : le droit à une utilisation équitable et raisonnable des eaux partagées et l’obligation de prendre toutes les mesures appropriées pour prévenir les dommages significatifs aux autres États riverains.

La qualité de pays situé en amont ne saurait donc constituer un argument permettant de s’affranchir de ces obligations. La souveraineté sur les ressources situées sur son territoire ne dispense pas un État de tenir compte des conséquences de ses décisions sur les pays partageant le même système hydrologique.

Un autre élément avancé dans l’analyse concerne l’indicateur 6.5.2 des Objectifs de développement durable. Dans le rapportage de 2020, le Maroc affichait une valeur de 0 % au titre de la superficie des bassins transfrontaliers couverte par des arrangements opérationnels de coopération. Ce chiffre ne remet pas en cause l’existence des ressources partagées, déjà reconnue dans le document marocain, mais traduit l’absence de mécanismes opérationnels répondant aux critères internationaux pour leur gestion concertée.

Cinq conditions pour sortir de l’impasse

Pour le responsable de l’ANRH, la mise en place d’un mécanisme de consultation ne peut se limiter à des déclarations de principe ou à des rencontres diplomatiques sans prolongement concret. Elle suppose cinq conditions fondamentales : une volonté politique clairement exprimée, un cadre juridique et institutionnel précis, une clarification des compétences des organismes nationaux, des données scientifiques et hydrologiques fiables, ainsi qu’un dispositif de financement durable fondé sur des résultats mesurables.

Le partage des informations relatives aux débits, aux précipitations et à la qualité des eaux constitue notamment un préalable essentiel. Il permettrait de suivre l’évolution des ressources, d’anticiper les épisodes de pollution et les risques de crues et de mettre en place des systèmes d’alerte précoce, dans le respect des impératifs de sécurité nationale.

Au-delà du dossier algéro-marocain, Taha Ansari a rappelé que l’Algérie partage plusieurs grands systèmes aquifères et bassins hydrologiques avec ses voisins, notamment le Système aquifère du Sahara septentrional (SASS), Taoudenni-Tanezrouft et Iullemeden. Autant de ressources qui nécessitent une connaissance scientifique approfondie et des mécanismes adaptés à leur gestion.

Le message porté à Tlemcen est sans équivoque : la reconnaissance de ressources hydriques communes doit nécessairement s’accompagner d’une responsabilité partagée. Pour l’Algérie, dont les territoires et les populations peuvent subir les conséquences de décisions prises en amont, la protection de la sécurité hydrique passe aussi par la prévention des risques transfrontaliers. La coopération ne signifie pas renoncer à sa souveraineté, mais faire respecter le droit de préserver ses ressources et les intérêts de ses populations.