
Wassila. B
En visite à Alger, Ségolène Royal, l’ancienne candidate à l’Élysée, n’a pas fait les choses à moitié. Reçue par le président Tebboune, elle est porteuse d’un programme précis, presque un contre-feu à la ligne officielle de Paris. C’est une route nouvelle qu’elle a tracée, loin des sentiers battus et des silences convenus. Son atout ? Un positionnement inédit. Sans portefeuille ministériel, elle avance libre, sans le carcan des protocoles. Et elle le dit sans détour : de retour à Paris, elle compte bien « pousser » Macron à bouger. Royal est plutôt un catalyseur, qui tente de désamorcer une glaciation entre les deux capitales depuis 2024. Ce qui interpelle, dans ses propositions, c’est leur côté tangible. Exit les grands discours : place aux objets, aux archives, aux dossiers en souffrance. Le canon Baba Merzoug, les documents d’Aix-en-Provence, les biens de l’Émir Abdelkader, une liste courte, mais lourde de sens. Elle ose même aborder le sujet des essais nucléaires au Sahara, exigeant transparence et réparation. Du concret, en somme, pour sortir de l’impasse mémorielle. Son intervention est aussi un coup porté, depuis l’extérieur, à certains fantômes français. Elle pointe du doigt ces franges extrêmes, nostalgiques d’une Algérie française, qui tentent d’exporter leurs rancœurs outre-Méditerranée. En les nommant, elle fait de la souveraineté algérienne un principe non négociable, et invite la classe politique française à tourner enfin la page de ses réflexes coloniaux. Au fond, son approche repose sur un pari : celui de la franchise limpide comme seul moyen de renouer. Des excuses, la restitution intégrale des archives, voilà, selon elle, les préalables à une relation d’égal à égal. Il ne s’agit plus de régler un passé douloureux, mais de construire un partenariat d’avenir, lucide et décomplexé. Cette initiative soulève une question de méthode. Une diplomatie menée par une personnalité individuelle, si légitime soit-elle, peut-elle réellement infléchir la ligne d’un État français sous pression de l’extrême droite ? L’histoire est pleine de ces médiations informelles, aux résultats contrastés. Cette action offre à l’exécutif français une échappatoire commode, lui permettant de s’abriter derrière des propositions qu’il n’aurait pas à porter directement. La crédibilité du plan repose donc sur sa capacité à générer un effet de levier suffisant pour créer un devoir d’agir au sommet de l’État français.
Au-delà du cas français, le geste de Ségolène Royal résonne comme un symptôme des temps. Il révèle l’essoufflement des canaux classiques de la diplomatie française, souvent trop lents et empêtrés dans des considérations à court terme face à des dossiers historiques aussi lourds. Son intervention traduit une aspiration, des deux côtés de la Méditerranée, à une politique du geste fort et du symbole assumé. Dans un contexte géopolitique régional volatile, où d’autres puissances guettent la moindre faille, cette tentative de « réinitialisation » par la vérité n’est pas qu’une affaire bilatérale. C’est un test sur la capacité des anciennes métropoles et de leurs anciennes colonies à inventer un nouveau langage commun, à la hauteur des défis stratégiques et humains du siècle. Reste à savoir si l’Élysée entendra ce signal venu d’une voix libre. Car le dossier franco-algérien n’est pas qu’une question de symbole : c’est une urgence pratique. Retrouver une coopération apaisée n’est pas un luxe diplomatique, c’est une nécessité, pour les deux peuples.


