L’Algérie pleure Sid Ahmed Sahla

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Wassila. B

Il était de ceux qui ne font pas de bruit, mais dont la voix, une fois élevée, porte des siècles. Sid Ahmed Sahla nous a quittés hier, emportant avec lui une part de cette Algérie profonde, celle des mots crus, des rires francs et des vérités sans fard. Inhumé le jour même à Mascara, sa ville natale, il y repose désormais, comme un écho définitif à cet accent fort, à ce parler viscéral qui ne l’a jamais quitté. Mascara, il l’avait dans la voix, dans le corps, dans cette manière unique de scruter les mutations sociales avec un regard d’enfant du terroir et une acuité de sociologue. C’est là qu’il a puisé l’essence de son art, là qu’il a appris que le théâtre ne se joue pas seulement sur les planches, mais dans la rue, dans les silences et les colères des hommes simples.

Son théâtre, justement, fut une quête obstinée de la langue vivante. Là où d’autres se contentent de dialogues convenus, Sid Ahmed Sahla creusait le sillon de l’arabe algérien, cette poésie populaire qui affleure dans les complaintes bédouines, les contes de veillée et les proverbes immémoriaux. Il avait cette grâce rare de faire dialoguer les géants de la littérature universelle avec les chantres du genre bedoui, comme pour prouver que la philosophie n’est pas l’apanage des bibliothèques, mais qu’elle gît aussi dans les leçons de vie des humbles. Sa dernière création, « Dik ellila » (Cette nuit-là), produite par le TRO et présentée en décembre dernier au festival national du théâtre professionnel à Alger, était l’aboutissement de cette alchimie : une plongée vertigineuse dans la mémoire et l’histoire, à l’image de ses œuvres précédentes, « Diyaat el asm » ou « El Houma el Meskouna », où la perte d’identité et les fantômes du quartier résonnaient comme des métaphores de nos propres errances.

Pourtant, le théâtre n’a pas été son premier amour, ni son unique combat. Le parcours de Sid Ahmed Sahla fut celui d’un homme libre, un parcours atypique tissé de plusieurs vies. Universitaire, économiste, sociologue, il avait foulé les terres italiennes pour y étudier l’art dramatique avant de poser ses valises dans les rédactions de La Voie de l’Oranie. Mais c’est peut-être dans l’engagement citoyen que son âme s’est le plus pleinement révélée. Militant du volontariat étudiant, il s’était investi corps et âme dans la réussite de la Révolution Agraire, considérant ce devoir national comme un prolongement de sa propre histoire, lui qui connaissait si bien les souffrances du monde rural. Animateur de ciné-clubs, membre de commissions culturelles, il était de toutes les effervescences oranaises, insufflant à chaque débat cette intelligence généreuse et cette franchise qui désarmait.

Ce qui frappait chez Sid Ahmed Sahla, au-delà de l’érudit et de l’artiste, c’était l’homme complet, avenant, viscéralement attaché à une Algérie démocratique et populaire. Il était de ceux qui pensent avec leur corps et agissent avec leur cœur. Aujourd’hui, les planches sont orphelines, l’Algérie pleure son fils, et le théâtre algérien perd l’un de ses plus fidèles veilleurs. Mais sa voix, cette voix rocailleuse mêlée aux rires éclatants, continuera de résonner chaque fois qu’un comédien cherchera, dans la langue de sa mère, une vérité à dire. Adieu, Sid Ahmed. Que la terre légère de ton Oranie t’enveloppe, toi qui as tant aimé la rendre plus juste, plus vraie, plus humaine.