
Wassila. B
Que serait le Maroc sans le cannabis ? La question, il y a encore dix ans, relevait presque de la fiction politique. Aujourd’hui, elle interroge brutalement la mutation d’un royaume qui a choisi de sortir le cannabis de l’ombre pour en faire un pilier économique légal ! Ce qui est scandaleux et honteux est la complaisance coupable du Makhzen qui le tolère tout en jouant les législateurs vertueux. Car au fond, le pouvoir marocain a trouvé la formule hypocrite : légaliser pour blanchir une partie des revenus et capter les marchés étrangers, tout en fermant les yeux sur les centaines de tonnes qui continuent d’alimenter le marché noir. En autorisant la culture légale du cannabis, le royaume n’a pas assaini le Rif ; il s’est offert une double casquette de banditisme. Celle d’un État producteur « officiel » qui séduit les investisseurs européens, et celle d’un complice silencieux des filières parallèles, trop heureux de ne pas déranger les réseaux locaux qui assurent l’ordre social dans les montagnes. Cette stratégie du deux-en-un n’a rien d’un accident : elle révèle une gouvernance cynique, qui utilise la plante toxique comme variable d’ajustement politique, et les cultivateurs comme chair à canon économique. Pendant que les usines légales tournent à mi-régime, les barons marocains continuent de prospérer, souvent sous la protection bienveillante de notables locaux et de fonctionnaires corrompus. Le Maroc légalise donc, mais ne renonce à rien. Et c’est bien là le problème : un État qui tolère ce qu’il prétend combattre n’est plus un État de droit, mais un gestionnaire d’illégalités rentables.
Depuis la légalisation de 2022, le Maroc ne cesse de réécrire son contrat social avec le kif. En 2025, la production légale a atteint 2 000 tonnes, soit 4 % de plus qu’en 2024. Plus de 3 000 hectares sont désormais cultivés sous contrôle, 4 000 nouvelles autorisations ont été délivrées en un an. La variété locale « beldia » voisine avec des semences importées, et le pays exporte désormais 141 produits dérivés vers sept nations, de la France à l’Australie. Sans ce cannabis légal, le Nord marocain resterait prisonnier d’une économie de survie, mais aussi d’une hypocrisie séculaire. Rabat a ouvert la voie à un marché européen convoité avec 10 à 15 % des parts visées dès 2024, pour 240 millions d’euros de revenus espérés.
Pourtant, le paradoxe demeure. Des dizaines de tonnes continuent de traverser la frontière vers l’Espagne et la France. Fin mars 2025, la police espagnole découvrait encore un tunnel reliant le royaume à l’enclave de Melilla, son entrée côté marocain située dans une zone militaire, un détail qui en dit long sur les résistances du système. Le Maroc reste un narco-Etat. La légalisation a renforcé la mafia.
Sans cannabis tout court, le Maroc perdrait son paradoxe le plus intime : celui d’un pays qui ferme les yeux sur des complicités locales. Tant que le tunnel et le champ légal coexisteront, le Maroc ne sera pas un État sans drogue, mais un État qui apprend, péniblement, à marcher sur des jambes mafieuses.


