Wassila. B
Soixante-quatre bougies, une flamme jamais éteinte. En ce 5 juillet 2026, le président Abdelmadjid Tebboune na pas seulement salué des combats héroïques ; il a convoqué la chaîne vivante d’un peuple qui n’a jamais ployé. Martyrs, moudjahidine, générations anonymes : tous ont tissé, fil par fil, la trame d’une souveraineté chèrement acquise. L’édification d’une « Algérie nouvelle » ne tourne pas le dos à 1962, elle en prolonge la sève, fidèle à l’esprit de Novembre. Mais derrière l’hommage officiel affleure une vérité plus profonde : l’indépendance ne fut pas un éclair dans la nuit, mais l’aube d’un combat qui durait déjà depuis plus d’un siècle. Car 1830 ne fut pas un commencement absolu, mais l’entrée dans une longue guerre d’usure contre la conscience algérienne. Pendant cent trente-deux ans, le refus n’a jamais désarmé, changeant seulement de visage et de champ de bataille. Des cavaliers de l’Émir Abdelkader aux insurgés de Zaatcha, des révoltes sahariennes aux soulèvements des Aurès, chaque génération a écrit sa page de braise, non comme une péripétie, mais comme un chapitre d’un même livre inachevé. Ce que la chronologie révèle, c’est moins une succession de révoltes qu’une mémoire en acte, une nation qui s’ignore encore mais qui se forge dans l’accumulation de ses refus, bien avant que le vocabulaire politique ne la nomme.
Au milieu du XIXe siècle, cette flamme prend un visage inattendu, celui d’une femme chef de guerre. Lorsque Lalla Fatma N’Soumer reprend le commandement après la mort de Chérif Boubeghla, elle n’a pas uniquement bousculé l’armée française ; elle a fracassé les représentations de son temps et des siècles à venir. Rassembler cinq mille combattants, infliger une défaite cuisante à huit mille soldats, tenir tête à trente-cinq mille hommes, puis mourir en captivité à trente-trois ans : son parcours n’est pas une anecdote, c’est une leçon. Celui-ci nous rappelle que la résistance populaire ne fut jamais l’apanage des grandes batailles ni des seuls hommes, mais qu’elle a su puiser dans les profondeurs des sociétés rurales une intelligence stratégique et une capacité de mobilisation que l’historiographie officielle a trop souvent reléguées au second plan.
Cet échec relatif de la confrontation frontale face à une puissance industrielle ne sonne pas le glas de l’espérance ; il ouvre la voie à une mutation décisive. En 1926, dans les usines de la métropole, l’Étoile nord-africaine invente une nouvelle grammaire du combat, politique et transnationale. Puis vint le printemps sanglant de Sétif, Guelma, Kherrata, en 1945, qui scelle la fin des illusions pacifiques. De ces deux déceptions naît la synthèse du 1er novembre 1954. La victoire de 1962 n’est donc pas un point d’arrivée, mais l’aboutissement logique d’une continuité insurrectionnelle qui, aujourd’hui encore, enseigne aux Suds du monde que la souveraineté se conquiert moins par un sursaut que par une persévérance obstinée.

