
Wassila. B
Depuis mercredi 29 juillet, les images venues de Ceuta rappellent au monde une vérité que le Maroc s’évertue à nier : des milliers de ses enfants, hommes et femmes, se jettent à l’eau pour fuir un pays qui n’a plus rien à leur offrir. La mer, ce jour-là, n’était pas un loisir, mais une frontière entre la vie et l’abandon. En 24 heures, près de 60 000 migrants ont franchi illégalement les eaux séparant le Maroc de cette enclave espagnole de 20 kilomètres carrés, peuplée de 85 000 habitants. Le bilan humain, déjà lourd, s’élevait hier après-midi à 34 morts selon le ministère espagnol de l’Intérieur.
À l’origine de cette ruée, une rumeur savamment entretenue sur les réseaux sociaux au Maroc, propagée par la propagande du Makhzen. Un récent arrêté de la Cour suprême espagnole aurait interdit toute reconduction à la frontière et toute expulsion immédiate des migrants venus par voie maritime. Les jeunes, dans leur désespoir, ont interprété cette décision comme un laissez-passer vers Ceuta, ignorant que l’arrêté exige seulement que toute personne entrant en Espagne bénéficie d’une assistance juridique et d’un examen individuel de sa situation.
Mais cette rumeur n’est que la poudre aux yeux. Derrière, se profilent les intérêts cyniques du Makhzen, qui utilise la migration comme une arme hybride. Les représailles contre l’Espagne pour son rapprochement diplomatique avec l’Algérie, concrétisé par le dernier voyage de Sanchez à Alger, ne font aucun doute. En mai 2021, plus de 10 000 migrants avaient déjà franchi la frontière en un seul jour, au plus fort d’une crise diplomatique similaire. Le régime marocain, en actionnant la « bombe migratoire », traite la détresse humaine comme une monnaie d’échange. L’entité sioniste a aussi manipulé cette crise en mettant en œuvre une manœuvre pour punir Madrid pour son soutien aux Palestiniens.
Face à cette vague « sans précédent », les autorités de Ceuta ont demandé au gouvernement espagnol de décréter l’état d’urgence. Le président de la ville, Juan Vivas, a alerté sur une situation critique, alors que les centres d’accueil sont saturés. Le Centre d’accueil temporaire, conçu pour 512 personnes, en héberge 727, et de nombreux jeunes dorment à la rue. Le renforcement des moyens de contrôle, incluant drones et caméras thermiques, n’a pas endigué le flot. La tâche des autorités locales est d’autant plus ardue qu’elles doivent gérer 500 mineurs et un nombre croissant de femmes parmi les arrivants.
Atteinte à l’intégrité de l’Espagne
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, s’est rendu à Ceuta pour affirmer que cet afflux massif constitue une « atteinte à l’intégrité territoriale de l’Espagne ». Il a promis que son gouvernement mobiliserait tous les moyens disponibles pour garantir la sécurité de la ville et la tranquillité de ses habitants. Il a imputé la responsabilité de cette crise aux réseaux de traite des êtres humains, qui auraient exploité une interprétation tendancieuse de l’arrêt de la Cour suprême.
Mais au-delà des calculs politiques, la réalité est autrement plus accablante. Ces jeunes qui se jettent à l’eau ne sont pas des pions, mais des fils et des filles d’un royaume que l’on prétend prospère. Le chômage frappe plus d’un tiers des jeunes Marocains, les inégalités sont parmi les plus criantes du monde. La traversée de quelques kilomètres de mer devient une illusion de salut pour ceux qui n’ont plus rien à perdre, sinon l’espoir d’une vie ailleurs.
L’automne dernier, le mouvement GenZ 212 avait tenté de dire cette colère pacifiquement, réclamant des hôpitaux, des écoles, une vie digne. Il a été réprimé, bâillonné. Le pouvoir a choisi la matraque plutôt que l’écoute. Alors que reste-t-il à cette jeunesse, sinon la fuite ? Pendant que ces enfants se noient, le roi prononce son discours du Trône, un exercice de communication où il ne fut question ni des noyés de Ceuta, ni des sinistrés du Haut Atlas abandonnés sous leurs tentes. Il loue la « stabilité » et ses « réalisations », énumérant stades et grands projets, comme si ces prouesses de béton pouvaient combler le vide d’une politique sociale en déroute.
Aucun pays nord-africain n’a connu de telles évasions collectives. Cette différence n’est pas anodine. Elle dit l’échec d’un modèle, d’une monarchie qui a perdu le contact avec son peuple. La ruée vers Ceuta n’est pas une fatalité, c’est un verdict : le Maroc de 2026 porte la honte et l’opprobre que seul un pouvoir aveugle refuse encore d’admettre.



