M. B

La guerre ne se joue plus seulement sur les champs de bataille. Elle se déploie désormais dans les esprits, les perceptions et les espaces numériques, où récits, images et données sont devenus des instruments d’influence. Face à cette mutation, le Dr Ahmed Bensaada appelle les journalistes algériens à dépasser une posture défensive pour investir pleinement le terrain de la production narrative.

Intervenant vendredi lors de la première journée de l’Université d’été organisée à Oran par l’Organisation nationale des journalistes algériens (ONJA), sous le thème « Les médias nationaux face aux guerres des récits », le chercheur a livré à CapDz une analyse des nouvelles formes de la guerre informationnelle.

« La guerre cognitive existe tous les jours », a-t-il averti, soulignant qu’elle peut s’exercer de manière diffuse à travers les réseaux sociaux, la presse, la télévision et, désormais, les outils d’intelligence artificielle.

Passer de la réaction à la production

Pour Ahmed Bensaada, le big data et l’intelligence artificielle ont profondément renforcé les capacités de fabrication, de ciblage et de diffusion des récits. Les contenus peuvent désormais être adaptés aux comportements des publics et circuler à une vitesse inédite.

Dans ce nouvel environnement, le journaliste ne peut plus se contenter de déconstruire les récits qui lui sont imposés. « Le journaliste algérien ne doit pas seulement défendre, mais doit posséder des récits pour défendre le pays », affirme-t-il.

Cette démarche suppose, selon lui, de produire des récits fondés sur les faits, les archives, les données et une connaissance approfondie des enjeux nationaux, plutôt que de se limiter à une logique de réaction.

La preuve comme rempart

Le chercheur insiste particulièrement sur l’importance de la documentation dans les dossiers sensibles liés à l’histoire, à la mémoire, à l’identité, aux frontières ou à la souveraineté. Autant de terrains où des récits peuvent, selon lui, exploiter les fractures sociales et les clivages identitaires ou régionaux.

Il cite notamment les questions liées à la guerre de Libération et à l’indépendance de l’Algérie, dont le traitement journalistique doit reposer sur des faits et des documents vérifiables. La même rigueur doit prévaloir dans les questions relatives aux frontières et à la géographie.

Pour le journaliste, la maîtrise des sources devient ainsi une véritable arme professionnelle face aux tentatives de manipulation ou de réécriture des faits.

Pour une « cyber-armée » de la connaissance

Ahmed Bensaada plaide également pour une réponse collective et structurée. Saluant les initiatives de chercheurs, spécialistes et créateurs de contenus, il estime que la lutte contre les guerres cognitives ne peut reposer uniquement sur des efforts individuels.

Il propose ainsi de réfléchir à la constitution d’une « cyber-armée » fondée non pas sur les armes conventionnelles, mais sur la connaissance, la recherche et la maîtrise technologique. Journalistes, historiens, chercheurs, spécialistes de géostratégie, informaticiens et experts de l’IA pourraient, selon cette vision, unir leurs compétences pour renforcer la capacité nationale d’analyse et de production de récits.

Dans cette bataille informationnelle, la formation des journalistes apparaît dès lors comme une priorité. Le chercheur a salué l’initiative de l’ONJA, tout en appelant à multiplier les formations spécialisées, notamment en journalisme d’investigation et en géostratégie.

À l’ère des réseaux sociaux, du big data et de l’intelligence artificielle, la maîtrise de l’information devient, pour lui, une dimension de la souveraineté. Le journaliste algérien doit ainsi être à la fois observateur, vérificateur, analyste et producteur de sens : ne plus seulement répondre aux récits, mais être capable de construire les siens.