
Wassila. B
Soixante-cinq ans après les faits, la France d’Emmanuel Macron s’apprête à quitter le pouvoir sans avoir franchi le pas que réclament tant d’historiens, d’élus et de citoyens : reconnaître officiellement le massacre du 17 octobre 1961 comme un crime d’État. Á l’occasion de la dernière commémoration de ce drame sous l’actuel chef de l’État, l’Élysée s’est contenté, hier, d’évoquer une « répression sanglante » imputable au seul préfet Maurice Papon. Une formulation fausse, qui individualise la responsabilité pour mieux esquiver celle de l’État français tout entier. Pourtant, ce sont bien des dizaines d’Algériens qui furent tués, battus et noyés dans la Seine pour avoir osé défier un couvre-feu raciste, et c’est bien la République qui, ce jour-là, a laissé faire.
Du côté algérien, le message du président Abdelmadjid Tebboune rappelle avec force ce que fut cet événement : le prolongement, au cœur de Paris, d’une Révolution de libération qui ne se laissait pas enfermer dans les frontières coloniales. Les manifestants du 17 octobre étaient des femmes et des hommes venus affirmer pacifiquement leur appartenance à une nation en lutte. Face aux balles réelles, face à la noyade sauvage de dizaines des leurs, ils ont ancré dans la mémoire collective une vérité que soixante-cinq années de déni n’ont pas réussi à effacer. Alger commémore, Paris temporise : le contraste est saisissant, et il en dit long sur le rapport différencié que les deux rives entretiennent avec ce passé.
La mobilisation en France, elle, ne faiblit pas. Une trentaine de maires ont signé une pétition exigeant « la reconnaissance pleine et entière du massacre du 17 octobre 1961 comme un crime d’État, au regard de la responsabilité des autorités publiques dans l’organisation et la conduite de cette répression ». En mars 2024, l’Assemblée nationale a même adopté une proposition de résolution en ce sens, portée par la députée écologiste Sabrina Sebaihi. Ces gestes politiques témoignent d’une société civile et d’une partie de la représentation nationale prêtes à regarder l’histoire en face. Mais tant que l’exécutif français s’y refuse, ces avancées restent symboliques, suspendues à la bonne volonté d’un pouvoir français qui préfère les demi-mots aux actes. Reconnaître un crime d’État, c’est admettre que l’État lui-même, et non un fonctionnaire zélé, porta la responsabilité de la répression. C’est une exigence de vérité, non de repentance. La France ne peut pas, d’un côté, célébrer les valeurs universelles qu’elle revendique et, de l’autre, laisser dormir dans les archives une page aussi sombre de son histoire coloniale. Le départ d’Emmanuel Macron au printemps prochain offre peut-être l’occasion d’un sursaut : que son successeur, quel qu’il soit, ait le courage de dire ce que soixante-cinq ans de silence n’ont pas permis. La mémoire du 17 octobre 1961 n’appartient pas aux seuls Algériens : elle est aussi un chapitre de l’histoire universelle, et à ce titre, elle mérite la vérité.

