Bakhta Bacha 

Les recommandations finales du colloque international IC-TWEP 2026 franchissent un cap dans l’approche de la pollution des cours d’eau transfrontaliers. Au-delà de la surveillance environnementale, les experts préconisent une démarche structurée visant à identifier scientifiquement l’origine des contaminations, documenter leur propagation, faire cesser les rejets polluants et œuvrer à la réparation des dommages établis. Oued Mouilah et le système hydraulique de Hammam Boughrara sont explicitement désignés comme un espace prioritaire pour la mise en place d’un programme intégré de surveillance et de prévention, associant analyses scientifiques, télédétection et intelligence artificielle.

La protection des ressources hydriques partagées ne peut plus se satisfaire de constats répétés sur la dégradation de leur qualité. Elle exige des instruments scientifiques capables de documenter les pollutions, d’en déterminer les origines et d’en mesurer les conséquences, mais également des mécanismes institutionnels et juridiques permettant d’agir sur la base de faits vérifiables. C’est l’une des principales orientations des recommandations finales du colloque international sur la protection et l’utilisation durable des cours d’eau transfrontaliers et la prévention de la pollution environnementale (IC-TWEP 2026), organisé du 26 au 29 octobre à l’Université Abou Bakr Belkaïd de Tlemcen.

Loin de se limiter à des appels généraux en faveur de la préservation de l’eau, le document final propose une véritable feuille de route articulée autour de la prévention, de la surveillance, de la caractérisation scientifique des pollutions et de la mobilisation des compétences nationales et internationales. Une approche qui accorde une attention particulière aux bassins hydrographiques partagés et aux ressources souterraines, particulièrement vulnérables aux contaminations dont les effets peuvent se prolonger bien au-delà de leur point d’origine.

Les participants préconisent notamment d’inscrire la protection des eaux souterraines et superficielles transfrontalières parmi les priorités nationales. Face aux pollutions qui franchissent les frontières, trois impératifs sont identifiés : protéger les ressources hydriques, la santé des populations et les écosystèmes ; déterminer l’origine, la nature et l’étendue des contaminations à partir de données scientifiques fiables ; enfin, mobiliser les acteurs concernés pour mettre un terme aux rejets polluants et œuvrer, lorsque les dommages sont établis, à leur réparation.

Cette dernière orientation donne aux recommandations une dimension qui dépasse le seul cadre environnemental. Elle pose clairement la question de la responsabilité face aux atteintes portées aux ressources hydriques partagées.

De la pollution à la preuve scientifique

L’un des enjeux majeurs réside dans la capacité à établir des éléments scientifiques suffisamment solides pour caractériser une pollution transfrontalière. Identifier une contamination ne suffit pas : il faut en déterminer la composition, retracer les voies de propagation, évaluer son ampleur et mesurer ses conséquences sur les eaux, les sols et les écosystèmes.

Dans cette perspective, les experts préconisent l’établissement d’un état de référence scientifique de la qualité des eaux. Cette base permettrait de confronter les mesures futures à des données initiales fiables et de suivre l’évolution des paramètres environnementaux. Le renforcement des stations de surveillance, notamment dans les zones frontalières, les secteurs de recharge des nappes et les cours d’eau, constitue une autre priorité.

Les analyses périodiques devraient cibler plusieurs catégories de contaminants, dont les hydrocarbures, les métaux lourds, les pesticides, les nitrates et la salinité, en fonction des risques propres à chaque territoire. Le développement de systèmes d’alerte précoce permettrait, parallèlement, de détecter rapidement les changements dans la qualité des ressources et d’anticiper les risques.

Les recommandations prévoient également des études consacrées à l’évolution de la qualité des eaux et à la détermination des trajectoires possibles des polluants. Des modèles scientifiques devraient contribuer à mieux comprendre leurs mécanismes de transfert et leurs voies de propagation.

La production de rapports documentant les évolutions observées, l’évaluation des impacts et la constitution d’un dossier technique complet figurent aussi parmi les mesures proposées. Ce dernier pourrait servir de référence aux autorités nationales et aux instances internationales dans l’appréciation des situations et la détermination des mesures appropriées. L’enjeu est ainsi de disposer d’une documentation scientifique vérifiable, susceptible d’étayer les décisions et, le cas échéant, les démarches visant à faire reconnaître les préjudices subis.

Oued Mouilah et Hammam Boughrara : un espace prioritaire

L’un des passages les plus significatifs du document final concerne directement la région ouest  du pays. Les recommandations citent explicitement Oued Mouilah, le barrage de Hammam Boughrara et le système des eaux souterraines et superficielles de la région comme un espace prioritaire pour le développement d’un programme intégré de surveillance et de prévention.

Cette référence donne une portée territoriale concrète aux orientations scientifiques formulées durant les quatre jours de travaux. Elle replace la problématique d’Oued Mouilah dans une perspective plus large, celle de la protection d’un système hydraulique dont les différentes composantes sont interdépendantes.

Le programme envisagé repose sur la complémentarité de plusieurs instruments : mesures de terrain, analyses en laboratoire, télédétection, outils numériques et modèles prédictifs fondés sur l’intelligence artificielle. Leur association permettrait de renforcer les capacités d’observation, de suivre les évolutions de la qualité des eaux et d’anticiper les risques de contamination.

La télédétection et les systèmes d’information géographique offriraient des moyens supplémentaires de croiser les données environnementales et hydrologiques. La modélisation et l’intelligence artificielle pourraient, quant à elles, contribuer à détecter les anomalies, à anticiper les phénomènes de dégradation et à mieux identifier les secteurs nécessitant une surveillance renforcée.

Il ne s’agit donc pas simplement de multiplier les analyses, mais de construire un système cohérent reliant les observations de terrain, les résultats des laboratoires et les capacités de traitement numérique. Pour la région de Tlemcen, cette orientation constitue un axe de travail à forte portée opérationnelle, qui suppose de passer d’interventions ponctuelles à une surveillance permanente.

Un réseau scientifique national pour coordonner les compétences

La concrétisation de ce programme nécessite une coordination étroite entre les institutions disposant de compétences dans les domaines de l’eau, de l’environnement et des technologies d’analyse. À cet effet, les recommandations préconisent la création d’un réseau scientifique national consacré à la surveillance et à la protection des eaux transfrontalières.

Celui-ci devrait fédérer les universités, les laboratoires spécialisés en hydrologie, hydrogéologie, géochimie et sciences de l’environnement, ainsi que les organismes publics chargés de la gestion des ressources hydriques, de la protection environnementale et des analyses. Les spécialistes de la télédétection, des systèmes d’information géographique et de la modélisation des eaux souterraines et superficielles sont également appelés à y contribuer.

Ce réseau aurait pour mission de favoriser les échanges de données et d’expertise, de développer les études conjointes et de produire les éléments scientifiques nécessaires à l’appui des décisions nationales et au renforcement de la coopération internationale. Cette mise en commun des compétences apparaît d’autant plus nécessaire que l’étude des pollutions transfrontalières exige de croiser des données hydrologiques, chimiques, géologiques et environnementales.

La société civile et le droit international également concernés

Les recommandations accordent également une place à la société civile, appelée à contribuer à la vigilance environnementale et à la sensibilisation des populations. Le document précise toutefois les limites de cette participation : les citoyens et les associations peuvent observer, documenter, signaler et alerter les autorités, tandis que les prélèvements et les analyses spécialisées doivent rester du ressort des organismes habilités.

Les experts préconisent, dans le même esprit, de multiplier les campagnes de sensibilisation sur les risques de contamination des nappes souterraines et des bassins partagés, en mettant en évidence leurs conséquences potentielles sur la santé publique, l’environnement et les activités économiques.

La formation des professionnels des médias aux problématiques environnementales et hydriques figure aussi parmi les propositions. La mise à leur disposition de données fiables, de cartes explicatives et de ressources documentaires devrait contribuer à améliorer le traitement journalistique de ces questions et à favoriser une information précise du public.

Enfin, les recommandations insistent sur le développement de la recherche en droit international relatif aux cours d’eau transfrontaliers, ainsi que sur le renforcement des partenariats avec les universités, les associations environnementales et les réseaux scientifiques régionaux et internationaux.

Au terme de cette rencontre, les participants rappellent que la protection des ressources hydriques partagées ne peut reposer sur des interventions isolées. Elle exige une approche intégrée associant science, prévention, transparence, coopération et responsabilité environnementale.

Pour Oued Mouilah et le système hydraulique de Hammam Boughrara, explicitement désignés comme prioritaires, l’enjeu est désormais de traduire ces orientations en un programme opérationnel capable de surveiller, documenter et prévenir les contaminations. Car dans le dossier sensible des eaux transfrontalières, la préservation de la ressource passe aussi par une exigence fondamentale : disposer de preuves scientifiques solides pour éclairer les décisions et faire valoir les droits liés à la protection de l’eau.