Fatima Benyekhlef 

En marge de la troisième journée de la conférence internationale IC-TWEP 2026, organisée à Tlemcen du 26 au 29 octobre, Mustapha Kamel Mihoubi, ancien ministre de l’Hydraulique et des Ressources en eau, revient sur les efforts engagés par l’Algérie pour préserver ses ressources hydriques, notamment à travers la modernisation des stations d’épuration et la réutilisation des eaux traitées. Dans cet entretien accordé à CapDz, il plaide pour une recherche scientifique davantage tournée vers des solutions opérationnelles, le recours aux outils numériques et à l’intelligence artificielle pour anticiper les risques de pollution, mais aussi pour une coopération transfrontalière fondée sur l’échange des données. Un impératif particulièrement sensible dans le dossier de l’oued Mouilah.

CapDz : L’Algérie est confrontée à un stress hydrique croissant. Quels sont les efforts déployés pour lutter contre la pollution et préserver durablement les ressources en eau ?

Mustapha Kamel Mihoubi : Je tiens d’abord à vous remercier pour cette invitation, qui me permet de revenir sur les efforts consentis par les pouvoirs publics en matière de protection de l’environnement et de lutte contre la pollution.

L’Algérie dispose de 237 stations d’épuration de différents types, destinées notamment à éliminer les matières organiques contenues dans les eaux usées et susceptibles de porter atteinte aux milieux naturels. Mais, au-delà de l’assainissement, la question de la préservation de la ressource se pose avec une acuité particulière dans un contexte marqué par le stress hydrique.

Nous devons désormais considérer les eaux usées traitées comme une ressource pouvant être valorisée, plutôt que comme de simples rejets à évacuer. C’est dans cette optique que s’inscrit la réhabilitation de plus de 50 stations d’épuration en vue de leur permettre d’assurer un traitement tertiaire et de favoriser la réutilisation des eaux épurées, notamment dans l’agriculture.

Cette démarche répond à un double objectif : réduire la pression exercée sur les ressources conventionnelles et limiter les incidences des rejets sur l’environnement. Elle s’inscrit dans la continuité des efforts engagés par l’État pour améliorer l’assainissement et promouvoir une gestion plus durable de l’eau.

CapDz : La conférence IC-TWEP 2026 réunit des spécialistes autour de la protection des cours d’eau transfrontaliers. Quelles avancées concrètes devrait-elle permettre d’obtenir ?

Cette rencontre a constitué un espace d’échange entre chercheurs, spécialistes et représentants de plusieurs pays. La participation de d’intervenants de 35 pays a permis de confronter les expériences, de présenter des travaux scientifiques et d’examiner les difficultés liées à la gestion des eaux partagées et à la prévention de la pollution.

Toutefois, l’intérêt de ce type de rencontre ne réside pas uniquement dans la richesse des communications. Il faut maintenant passer des échanges scientifiques à la réalisation de projets concrets, avec des objectifs clairement définis et des résultats mesurables.

Cela suppose de renforcer la concertation entre les laboratoires, les chercheurs et les institutions chargées de la gestion des ressources en eau. Les préoccupations exprimées par les organismes de terrain doivent être traduites en problématiques scientifiques, puis en projets susceptibles d’apporter des réponses techniques adaptées.

L’Algérie dispose d’un programme national de recherche scientifique auquel l’État a consacré des moyens financiers importants. Il est essentiel de mobiliser ces capacités au service des enjeux hydriques et environnementaux. Les chercheurs de l’Ouest du pays ont, à cet égard, une responsabilité particulière, compte tenu de leur proximité avec les zones directement concernées par les pollutions transfrontalières.

L’objectif est de faire converger les compétences scientifiques et les besoins opérationnels afin que la recherche contribue directement à la résolution des problèmes constatés sur le terrain.

CapDz : Vous évoquez la nécessité de solutions opérationnelles. L’intelligence artificielle et les modèles numériques peuvent-ils changer la manière de prévenir la pollution ?

Absolument. Les outils numériques et l’intelligence artificielle offrent des perspectives intéressantes pour améliorer la surveillance de la qualité de l’eau et anticiper les risques environnementaux.

Nous devons évoluer d’une démarche qui consiste essentiellement à analyser une pollution après son apparition vers une approche préventive, capable d’en détecter les signes avant-coureurs. Grâce à l’exploitation des données et à des modèles prédictifs, il devient possible d’identifier certaines évolutions préoccupantes et de développer des systèmes d’alerte précoce.

L’enjeu est de disposer de mécanismes permettant de signaler un risque avant que la contamination ne prenne de l’ampleur, afin de faciliter une intervention rapide et mieux ciblée.

Mais ces technologies ne peuvent produire des résultats fiables sans des données suffisantes, précises et régulièrement actualisées. C’est pourquoi leur développement doit s’inscrire dans des projets associant les universités, les laboratoires de recherche et les institutions chargées de la gestion des ressources hydriques.

Il ne suffit donc pas d’introduire de nouveaux outils technologiques. Il faut construire autour d’eux une véritable démarche de coopération scientifique, fondée sur des données fiables et sur une connaissance approfondie des phénomènes de pollution.

CapDz : Dans le cas des cours d’eau transfrontaliers, ces dispositifs peuvent-ils suffire si les informations sur l’origine de la pollution ne sont pas accessibles ?

C’est précisément l’une des principales limites auxquelles nous sommes confrontés. Les solutions techniques sont indispensables, mais elles ne peuvent, à elles seules, résoudre un problème dont une partie de l’origine se situe au-delà de nos frontières.

Nous pouvons multiplier les analyses, approfondir les études et renforcer nos moyens de surveillance. Ces efforts permettront certainement d’améliorer notre compréhension de la situation. Toutefois, leurs résultats resteront limités si nous ne disposons pas d’informations précises sur les sources de contamination et sur la nature des substances polluantes.

Pour lutter efficacement contre une pollution transfrontalière, il est indispensable de connaître les rejets à leur origine, d’identifier les substances en cause et de suivre leur évolution. Cela exige un échange transparent des données entre les parties concernées.

La gestion intégrée des ressources en eau partagées repose justement sur la coopération, la concertation et le partage de l’information. Une ressource qui traverse plusieurs territoires ne peut être gérée efficacement si chaque partie travaille avec des données incomplètes ou sans connaissance suffisante de ce qui se produit en amont.

La coopération scientifique doit donc s’accompagner d’une coopération institutionnelle réelle. C’est à cette condition que les diagnostics pourront être affinés et que les mesures engagées gagneront en efficacité.

CapDz : La pollution de l’oued Mouilah illustre cette difficulté. Comment dépasser les limites actuelles pour parvenir à des solutions durables ?

L’oued Mouilah constitue un cas révélateur des enjeux liés à la pollution transfrontalière. Lorsque la contamination provient de l’extérieur du territoire national, les efforts déployés à l’intérieur de nos frontières, aussi importants soient-ils, ne peuvent suffire à traiter le problème dans son ensemble.

Il est évidemment nécessaire de poursuivre les études, de renforcer la surveillance et de rechercher des solutions techniques adaptées. Mais, pour agir efficacement, nous devons également disposer d’informations permettant d’identifier les sources de pollution, de déterminer la nature des substances rejetées et de mieux comprendre les mécanismes de contamination.

En l’absence de ces données, les interventions risquent de ne traiter qu’une partie du problème. Nous pouvons obtenir des résultats grâce à nos propres travaux, mais ceux-ci ne seront pas à la hauteur des attentes si les informations relatives à l’origine de la pollution ne sont pas partagées.

C’est pourquoi la transparence et l’échange des données demeurent des conditions fondamentales. Ils doivent permettre aux chercheurs de travailler sur des bases scientifiques plus complètes et aux institutions concernées de coordonner leurs interventions.

La lutte contre la pollution de l’oued Mouilah ne relève donc pas uniquement d’une question technique ou environnementale. Elle pose également celle de la coopération autour d’une ressource transfrontalière. Tant que cet échange d’informations fera défaut, il restera difficile d’apporter une réponse pleinement efficace et durable à cette problématique.