Réalisé par Chemseddine B
La décision espagnole d’ouvrir la voie à la reconnaissance de la nationalité espagnole pour les Sahraouis intervient dans un contexte régional particulièrement tendu. Pour Chikh Bouchikhi, enseignant d’histoire moderne et contemporaine, cette mesure dépasse la seule dimension administrative. Elle renvoie directement à l’histoire du territoire, à la responsabilité de l’Espagne en tant qu’ancienne puissance administrante et, surtout, au droit du peuple sahraoui à décider librement de son avenir. Dans cet entretien accordé à CapDz, il revient sur les fondements historiques de la question sahraouie, les implications de la décision de Madrid et les enjeux du droit à l’autodétermination.
CAPDZ : La question du Sahara occidental est souvent appréhendée à travers les développements récents. Or, vous insistez sur la profondeur historique de ce dossier. Quand faut-il réellement situer son émergence sur la scène internationale ?
DR.CHIKH BOUCHIKHI : Il est essentiel de revenir à l’histoire pour comprendre la nature du problème. La question du peuple sahraoui n’est pas née avec les événements de 1975. Elle était déjà inscrite à l’ordre du jour des Nations unies dès 1960, puis en 1961, 1962 et 1963, dans le cadre des questions relatives à la décolonisation.
Il faut également replacer cette période dans son contexte. L’Algérie était alors encore sous occupation française. Nous sortions d’une guerre de Libération de 132 années et notre pays était profondément marqué par les destructions, la pauvreté et la désorganisation. Nous n’avions ni les ressources ni les moyens dont dispose aujourd’hui l’Algérie. Nous étions préoccupés par notre propre reconstruction.
À cette situation s’est ajoutée, en 1963, la guerre imposée à l’Algérie par Hassan II, alors que le pays était encore convalescent. Les conséquences de la guerre de Libération étaient partout visibles : des familles dispersées, une économie exsangue et une société profondément fragilisée.
Dans le même temps, le Sahara occidental demeurait sous domination espagnole. L’Espagne franquiste administrait le territoire et celui-ci était considéré par les Nations unies comme un territoire non autonome relevant du processus de décolonisation. Le principe était donc clair : le peuple concerné devait pouvoir exercer son droit à l’autodétermination.
CAPDZ : Le retrait espagnol de 1975 aurait donc dû ouvrir la voie à ce processus ?
DR.CHIKH BOUCHIKHI : C’est précisément le nœud du problème. Lorsque l’Espagne s’est retirée du territoire en 1975, la question aurait dû être traitée dans le cadre du processus de décolonisation et du droit à l’autodétermination. Or, au lieu de permettre au peuple sahraoui de décider de son avenir, le territoire a été investi par le Maroc de Hassan II et par la Mauritanie de Moktar Ould Daddah, avant d’être partagé entre les deux.
Cette séquence historique ne peut être dissociée de la situation actuelle. L’Espagne était la puissance administrante du territoire jusqu’en 1975. Elle disposait donc des archives, des registres et des données relatives aux populations qui y vivaient à cette époque. Cette réalité historique donne à Madrid une responsabilité particulière dans tout ce qui touche aux documents et aux droits liés à cette période.
CAPDZ : C’est dans ce contexte que vous analysez la récente décision espagnole concernant la nationalité des Sahraouis ?
DR.CHIKH BOUCHIKHI : Absolument. Cette décision mérite d’être observée avec beaucoup d’attention. Elle peut constituer une évolution importante pour le peuple sahraoui, parce qu’elle réintroduit dans le débat une réalité historique que certains cherchent à effacer : avant 1975, le Sahara occidental était administré par l’Espagne et ses habitants étaient recensés dans ce cadre.
Mais il faut également considérer la portée politique du geste espagnol. Cette décision intervient après plusieurs années de tensions entre Madrid et le pouvoir de Rabat. Les événements de Ceuta, notamment lorsque des dizaines de milliers de Marocains ont franchi la frontière sous la pression des autorités marocaines sur le gouvernement espagnol, ont profondément marqué les relations entre les deux pays.
Je pense qu’une partie de la classe politique et de l’opinion publique espagnoles commence désormais à mesurer les risques liés à la politique du pouvoir de Rabat. Ces risques ne concernent pas uniquement l’Algérie ou le Sahara occidental. Ils concernent également la stabilité de la région, le peuple marocain lui-même et, au-delà, la sécurité et les intérêts de l’Espagne.
CAPDZ : Peut-on alors considérer cette mesure comme un message adressé directement à Rabat ?
DR.CHIKH BOUCHIKHI : Je le pense. La reconnaissance de droits liés à la nationalité espagnole pour des Sahraouis dont les familles vivaient dans un territoire administré par l’Espagne avant 1975 constitue un signal politique important.
C’est, en quelque sorte, un rappel adressé au pouvoir de Rabat : l’histoire ne peut pas être réécrite et certaines réalités demeurent. Cela peut également être interprété comme un avertissement : il existe encore des leviers dont l’Espagne dispose et qu’elle pourrait utiliser si certaines attitudes venaient à se poursuivre.
Mais cette évolution doit être accueillie avec intelligence et prudence. Elle peut être extrêmement positive pour la cause sahraouie si elle est exploitée avec les outils politiques et diplomatiques appropriés. Les responsables sahraouis et leurs alliés doivent en mesurer toute la portée.
CAPDZ : Vous évoquez la nécessité de la vigilance. Pourquoi ?
DR.CHIKH BOUCHIKHI : Parce que nous évoluons dans un monde où les rapports de force occupent une place considérable. Les intérêts économiques, politiques et géostratégiques pèsent souvent lourdement sur les décisions internationales.
Mais l’histoire montre également que le temps ne suffit pas à effacer le droit des peuples. L’Algérie a vécu 132 années de colonisation, mais elle n’a jamais renoncé à son indépendance. Le peuple palestinien, depuis 1948, continue lui aussi à défendre ses droits.
Le peuple sahraoui a consenti d’énormes sacrifices et n’a pas renoncé à son droit. Je reste convaincu que son avenir sera favorable, non pas simplement parce qu’il serait plus fort ou plus faible que son adversaire, mais parce que la question fondamentale demeure celle du droit.
CAPDZ : Dans ce cas, pourquoi le principe d’autodétermination demeure-t-il, selon vous, la clé du règlement ?
DR.CHIKH BOUCHIKHI : Parce que l’autodétermination permet de sortir du conflit par la voie démocratique et pacifique. C’est le principe défendu par le droit international et c’est également la position que l’Algérie a constamment soutenue.
La question est finalement simple : que veut le peuple sahraoui ? Veut-il l’indépendance ? Veut-il une autre forme de statut ? Veut-il être rattaché au Maroc ? La réponse doit appartenir au peuple sahraoui lui-même.
Si le pouvoir de Rabat était réellement convaincu que les Sahraouis considèrent le Sahara occidental comme marocain, pourquoi refuserait-il qu’ils puissent se prononcer librement ? Si tel était le choix de la majorité, le problème serait alors réglé.
C’est là, à mon sens, que se situe le véritable enjeu. Le refus du référendum et du principe d’autodétermination traduit la crainte du résultat que pourrait produire une consultation libre du peuple sahraoui.
CAPDZ : Quel message souhaitez-vous finalement adresser aux responsables sahraouis à la lumière de cette évolution espagnole ?
DR.CHIKH BOUCHIKHI : Je souhaite surtout qu’ils saisissent cette opportunité avec lucidité. La décision espagnole doit être étudiée, analysée et replacée dans son véritable contexte historique et politique. Elle peut ouvrir des perspectives nouvelles, mais elle nécessite une stratégie et une grande maturité politique.
Notre souhait est que le peuple sahraoui, peuple frère et voisin, puisse enfin exercer pleinement ses droits et exprimer librement sa volonté.
L’idéal serait qu’il puisse accéder à l’indépendance par la voie de l’autodétermination plutôt que de voir se prolonger les affrontements, les souffrances et l’effusion de sang entre frères. La solution doit rester politique et pacifique.
Au fond, la question est simple : il faut laisser au peuple sahraoui le droit de dire son mot sur son propre avenir. C’est ce que réclame le droit international et c’est, à mes yeux, la seule voie susceptible de conduire à une solution durable.




