Entretien réalisé par Chemseddine. B

Dans un entretien accordé à CapDz, Chikh Bouchikhi, enseignant d’histoire moderne et contemporaine, livre une lecture critique des recompositions géopolitiques qui traversent le monde arabe et l’Afrique. Revenant sur l’évolution des stratégies d’influence des grandes puissances, il estime que celles-ci ne visent plus seulement les régimes, mais tendent désormais à agir sur les sociétés elles-mêmes, en s’appuyant sur des relais régionaux. Dans cette configuration, il considère que le pouvoir émirati aurait progressivement acquis un rôle dépassant les seuls intérêts d’Abou Dhabi. Il évoque notamment les crises en Libye, au Soudan et au Yémen, ainsi que les évolutions observées au Sahel, qu’il met en relation avec ce qu’il analyse comme une volonté de contenir l’Algérie. Il revient également sur la notion de « chaos créatif », associée à l’administration de George W. Bush et aux déclarations de sa secrétaire d’État Condoleezza Rice, avant d’évoquer la question de la normalisation avec Israël.

CapDz : Pour comprendre votre lecture du rôle actuel des Émirats dans la région, vous remontez à l’évolution historique des rapports de puissance dans le monde arabe. Pourquoi ce détour historique ?

Chikh Bouchikhi : Il faut effectivement replacer la situation actuelle dans son contexte historique. Le monde arabe a longtemps été une zone convoitée par les puissances coloniales traditionnelles. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont progressivement renforcé leur présence, notamment au Moyen-Orient, en prenant le relais de la Grande-Bretagne.

Certains États du Golfe se sont constitués dans ce contexte d’influence étrangère. Au fil des générations, une nouvelle classe dirigeante a émergé. Beaucoup de futurs dirigeants ont été formés très jeunes à l’étranger, notamment dans des institutions britanniques. Cette formation a contribué à façonner leur vision politique et stratégique.

Mais le véritable changement intervient lorsque la stratégie ne consiste plus uniquement à influencer ou à diviser les dirigeants arabes, mais à agir directement sur les sociétés.

CapDz : Vous faites référence à une stratégie de déstabilisation des sociétés arabes et musulmanes ?

Chikh Bouchikhi : Oui. Pendant longtemps, les puissances étrangères ont cherché à diviser les dirigeants arabes. Cette stratégie a obtenu certains résultats, mais elle n’a pas produit l’effet stratégique et profond recherché.

Une nouvelle approche est ensuite apparue, fondée sur l’idée d’une recomposition des sociétés elles-mêmes. C’est dans ce contexte qu’est apparue, notamment sous l’administration de George W. Bush, la notion de « chaos créatif », associée aux déclarations de la secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice.

Nous avons malheureusement vu les conséquences de cette logique au cours des dernières décennies : des États fragilisés, des sociétés profondément divisées, des guerres civiles et des pertes humaines considérables. Des enfants, des femmes et des hommes en ont payé le prix, tandis que les divisions et la haine entre Arabes et musulmans se sont considérablement aggravées.

CapDz : Dans cette configuration, quel rôle attribuez-vous aux Émirats arabes unis ?

Chikh Bouchikhi : C’est précisément là que se situe, selon moi, le problème. Les Émirats font partie de l’espace arabe et de notre géographie. Je tiens donc à préciser que je ne parle pas du peuple émirati, mais du pouvoir et de ses orientations.

Depuis plusieurs années, le nom des Émirats apparaît cependant dans un certain nombre de dossiers de crise et de conflits qui touchent le monde arabe et l’Afrique. Le Soudan est aujourd’hui plongé dans une situation dramatique. La Libye reste profondément déstructurée et le Yémen connaît également une situation extrêmement difficile.

Lorsque l’on observe ces différents théâtres, il est légitime de s’interroger sur le rôle joué par certaines puissances régionales et sur les intérêts qu’elles servent.

CapDz : Vous établissez également un lien avec la situation de l’Algérie. Sur quels éléments fondez-vous cette lecture ?

Chikh Bouchikhi : L’Algérie a essayé de développer des relations de coopération et d’investissement avec les Émirats. Mais parallèlement à cette volonté de coopération, nous avons observé, selon moi, des tentatives visant à contenir l’Algérie à travers son environnement africain, particulièrement son espace sahélien.

Il faut regarder ce qui se passe au Mali et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. La présence et l’influence de certains acteurs régionaux dans ces espaces doivent être examinées avec attention.

La question que l’on doit alors poser est la suivante : pourquoi cette implication ? Est-ce réellement dans l’intérêt des Émirats ? Personnellement, je ne le pense pas.

CapDz : Vous utilisez une expression particulièrement forte en affirmant que le pouvoir émirati serait « chargé d’une mission ». Que signifie cette formule ?

Chikh Bouchikhi : Je considère que le pouvoir émirati est devenu un acteur chargé d’une mission qui dépasse les intérêts propres des Émirats.

Nous sommes face à une évolution de la manière dont certaines puissances mondiales interviennent dans notre région. Elles n’ont plus nécessairement besoin d’agir directement. Elles peuvent s’appuyer sur des acteurs régionaux issus du même environnement culturel, parlant la même langue et appartenant au même espace arabe.

C’est ce qui rend cette stratégie particulièrement difficile à identifier. Lorsqu’une puissance étrangère intervient directement, son action est immédiatement perçue comme telle. Mais lorsqu’elle passe par des acteurs de la région, la lecture devient beaucoup plus complexe.

À mes yeux, le pouvoir émirati est aujourd’hui devenu un élément de cette dynamique, au service d’intérêts qui dépassent les frontières des Émirats, notamment américains et israéliens.

CapDz : Cette lecture permet-elle, selon vous, de mieux comprendre la décision de l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats ?

Chikh Bouchikhi : Il faut replacer cette décision dans une lecture stratégique beaucoup plus large. Nous ne sommes pas simplement face à un différend diplomatique entre deux États.

Ce qui est en jeu, c’est la sécurité nationale de l’Algérie et son environnement géopolitique. Si des acteurs contribuent à créer des foyers de tension dans son voisinage ou à tenter de l’isoler à travers sa profondeur africaine, l’Algérie ne peut évidemment pas rester passive.

Il faut surtout éviter de réduire cette question à un conflit religieux, identitaire ou national. Ce n’est pas cela. Il s’agit d’un rapport de forces stratégique.

L’Algérie doit comprendre la nature des mécanismes à l’œuvre, identifier les acteurs qui les portent et mesurer leurs conséquences sur sa sécurité et ses intérêts.

CapDz : Vous accordez également une place importante à la question israélienne dans votre analyse. Pourquoi ?

Chikh Bouchikhi : Parce que ce qui se joue aujourd’hui dans la région ne peut, à mon sens, être dissocié de la question de la normalisation avec Israël.

Il faut considérer l’ensemble du processus. La fragmentation des sociétés, l’affaiblissement de certains États, les conflits internes et les rivalités régionales ne doivent pas être considérés comme des phénomènes isolés. Ils peuvent s’inscrire dans une stratégie plus globale de recomposition de la région.

Et c’est là que se trouve, selon moi, l’un des objectifs essentiels : la normalisation avec Israël.

CapDz : Quel message souhaitez-vous finalement adresser à l’opinion publique algérienne ?

Chikh Bouchikhi :Il faut avant tout comprendre ce qui se joue, sans se laisser enfermer dans les lectures émotionnelles. Chaque Algérien doit regarder cette question à travers le prisme des intérêts nationaux et de la sécurité stratégique du pays.

Il faut également distinguer les peuples des pouvoirs. Je ne parle pas du peuple émirati. Je parle des politiques et des stratégies du pouvoir.

Nous sommes confrontés à une forme d’ingérence beaucoup plus sophistiquée, dans laquelle des acteurs régionaux peuvent être utilisés pour atteindre des objectifs définis par des puissances qui leur sont extérieures.

L’Algérie doit donc rester extrêmement vigilante. Elle doit comprendre les ressorts de cette stratégie, identifier ses relais et défendre ses intérêts avec lucidité. Car derrière les apparences et les discours, c’est bien la souveraineté des États, la stabilité des sociétés et l’équilibre stratégique de toute la région qui sont en jeu.