Bakhta Bacha

Pr Abdelkrim Khaldi, spécialiste en hydraulique à l’USTO-MB, alerte sur les limites de la coopération internationale dans la gestion des eaux transfrontalières. Alors que près de 40 % de la population mondiale vit dans des bassins partagés entre plusieurs pays, l’absence de mécanismes concertés fragilise la lutte contre la pollution et la préservation des ressources communes.
La pollution de l’eau ignore les frontières, mais sa gestion reste tributaire des limites territoriales. C’est l’un des paradoxes de la gouvernance hydrique mondiale souligné par le Pr Abdelkrim Khaldi, enseignant au département d’hydraulique de l’Université des sciences et de la technologie Mohamed Boudiaf d’Oran (USTO-BM) et doyen de la faculté de génie civil et d’architecture. Pour cet universitaire, la protection des eaux transfrontalières constitue un enjeu planétaire qui exige une coopération dépassant les intérêts nationaux.
Les chiffres avancés donnent la mesure du défi. Près de 40 % de la population mondiale vit dans des bassins fluviaux ou lacustres partagés par deux pays ou plus. Quelque 263 lacs et bassins fluviaux transfrontaliers concernent 145 pays et couvrent près de la moitié des terres émergées. À ces eaux de surface s’ajoutent d’importantes réserves souterraines : plus de 270 aquifères transfrontaliers ont été recensés dans le monde.
Cette interdépendance rend indispensable une gestion concertée. Lorsqu’un pays rejette des eaux usées insuffisamment traitées dans un cours d’eau partagé, les conséquences peuvent se propager bien au-delà de son territoire, affectant la qualité de la ressource, les possibilités d’irrigation et les coûts d’épuration supportés par les pays situés en aval.
Des accords encore insuffisants
Pour le Pr Khaldi, l’insuffisance des cadres de coopération demeure l’une des principales faiblesses de la gouvernance mondiale de l’eau. Si environ 300 accords internationaux liés à cette ressource ont été conclus au cours des sept dernières décennies, les mécanismes de gestion concertée restent très incomplets. Selon les données qu’il présente, 158 des 163 bassins fluviaux internationaux considérés ne disposent d’aucun cadre de gestion commun.
Face à l’augmentation des besoins, certains redoutent une multiplication des conflits internationaux autour de l’eau. Pourtant, les chiffres cités par l’universitaire font état de seulement 37 conflits entre États liés à cette ressource durant la période considérée. L’eau partagée n’est donc pas nécessairement synonyme d’affrontement : elle peut aussi devenir un levier de coopération, à condition que les accords soient appliqués et que les États coordonnent effectivement leurs politiques.
Encore faut-il que ces dispositifs ne se limitent pas au partage des volumes disponibles. La prévention de la pollution, le contrôle des prélèvements et la préservation de la qualité doivent être au cœur des engagements communs.
« Les eaux transfrontalières transportent la pollution d’un pays à un autre », rappelle le Pr Khaldi. Il préconise le traitement des eaux industrielles et domestiques avant leur rejet dans les milieux aquatiques. Intervenir à la source permettrait de limiter la propagation des contaminants et de réduire les coûts de traitement imposés aux territoires situés en aval. La protection des ressources partagées suppose ainsi une surveillance coordonnée et une responsabilité assumée par chaque État.
Le Sahara, exemple de coopération régionale
L’Afrique du Nord illustre concrètement ces enjeux avec deux grands systèmes aquifères transfrontaliers : le Système aquifère du Sahara septentrional (SASS), partagé par l’Algérie, la Tunisie et la Libye, et le Système aquifère d’Iullemeden (SAI), qui concerne plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.
Le SASS constitue l’un des principaux réservoirs d’eau souterraine de la région. Il s’étend sur plus d’un million de kilomètres carrés et représente un patrimoine hydrique stratégique pour les trois pays. Les estimations présentées par le Pr Khaldi évoquent des réserves susceptibles de répondre aux besoins pendant 500 à 600 ans aux taux de consommation actuels. Cette projection reste néanmoins conditionnée à l’évolution des prélèvements et à la préservation durable de la ressource.
Sur le plan institutionnel, un accord de consultation permanent a été conclu en 2007 entre l’Algérie, la Tunisie et la Libye pour la gestion du SASS. Une démarche similaire a été engagée le 28 mars 2014 autour du système d’Iullemeden, avec la participation de sept États : l’Algérie, le Bénin, le Burkina Faso, le Mali, le Niger, la Mauritanie et le Nigeria.
Ces initiatives démontrent qu’une gestion concertée est possible, mais leur efficacité dépend de l’application des engagements, du suivi de la qualité des eaux et de la coordination des décisions.
Pour le Pr Abdelkrim Khaldi, le défi dépasse donc le simple partage de l’eau. Dans un monde où les fleuves et les nappes souterraines ignorent les frontières politiques, la lutte contre la pollution exige une véritable gouvernance commune. Car si les conséquences des rejets peuvent toucher plusieurs pays, la prévention doit commencer à la source, dans chacun d’eux.
