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Dr Lotfi Benadda, spécialiste des sciences de l’eau à l’Université de Tlemcen: « La pollution de l’oued Mouilah atteint des niveaux alarmants » 

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B. Bakhta 

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Spécialiste des sciences de l’eau et enseignant au département d’hydraulique de la Faculté de technologie de l’Université de Tlemcen, le Dr Lotfi Benadda consacre depuis de nombreuses années ses travaux à la problématique de la pollution de l’oued Mouilah et à ses répercussions sur le barrage de Hammam Boughrara. De ses premières recherches universitaires à ses travaux doctoraux, il a multiplié les investigations sur le terrain, allant jusqu’à effectuer des prélèvements du côté marocain. Fort de cette expérience, il alerte sur la dégradation préoccupante de la qualité des eaux et insiste sur la nécessité d’interventions techniques durables, appuyées sur des analyses actualisées et une surveillance continue.

CAPDZ : Vous étudiez depuis longtemps l’oued Mouilah et le barrage de Hammam Boughrara. Que vous a appris ce travail de terrain sur cette ressource hydrique ?

Dr Lotfi Benadda : J’ai consacré une partie importante de mon parcours universitaire et de mes recherches doctorales à l’étude de l’oued Mouilah et du barrage de Hammam Boughrara. Ce travail m’a permis d’approfondir ma connaissance de ce cours d’eau, de ses caractéristiques et de l’évolution de la qualité de ses eaux. J’ai notamment réalisé des investigations de terrain et des prélèvements d’échantillons dans différentes zones, y compris du côté marocain, afin de mieux comprendre la situation.

Cette expérience montre combien l’observation directe et les analyses scientifiques sont indispensables pour appréhender une problématique aussi complexe. Il ne suffit pas de constater visuellement la dégradation d’un cours d’eau : il faut identifier les paramètres concernés, mesurer les concentrations des polluants et suivre leur évolution.

Le barrage de Hammam Boughrara représente, à cet égard, un enjeu majeur. Sa capacité est estimée à environ 177 millions de mètres cubes, dont près de 60 millions sont destinés aux usages liés à l’alimentation en eau potable et à l’irrigation. Plus de 600 000 personnes en bénéficieraient. La préservation de cette ressource est donc essentielle pour la sécurité hydrique de la région.

CAPDZ : Vos analyses font état de niveaux de pollution particulièrement élevés. Quels sont les principaux indicateurs qui vous alertent ?

Dr Lotfi Benadda : Les résultats mettent en évidence une dégradation préoccupante de la qualité des eaux, aussi bien sur le plan physico-chimique que bactériologique. Certains paramètres atteignent des concentrations particulièrement élevées. La demande biochimique en oxygène (DBO), qui permet notamment d’évaluer la charge en matières organiques biodégradables, peut ainsi approcher les 900 mg/l, alors que les valeurs de référence que j’évoque se situent autour de 15 à 30 mg/l. 

Ces niveaux traduisent une charge organique très importante. Ils témoignent de la gravité de la situation et de la nécessité de ne pas limiter les interventions à des opérations ponctuelles. La qualité des eaux doit faire l’objet d’un suivi rigoureux, permettant de mesurer l’ampleur de la pollution et de déterminer les moyens les plus adaptés pour y remédier.

La présence de métaux lourds, notamment le plomb, constitue également un sujet de préoccupation. L’analyse de ces substances est importante, car leur nature et leur concentration doivent être prises en compte dans le choix des procédés de traitement. Les données scientifiques sont donc indispensables pour établir un diagnostic précis et orienter les décisions techniques.

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CAPDZ : En quoi cette dégradation peut-elle affecter le barrage de Hammam Boughrara et les usages auxquels il est destiné ?

Dr Lotfi Benadda : L’oued Mouilah constitue un apport important au système hydrique alimentant le barrage. Lorsque ses eaux transportent une charge polluante élevée, cette situation exerce une pression sur la ressource stockée et complique les opérations nécessaires pour garantir une qualité compatible avec les usages prévus.

Il faut comprendre que la question ne concerne pas uniquement le cours d’eau lui-même. Elle touche également la préservation d’un ouvrage stratégique, mobilisé pour l’alimentation en eau potable et l’irrigation. La persistance des apports polluants impose donc une vigilance particulière et une intervention en amont, afin de limiter autant que possible leur arrivée dans le barrage.

La qualité de l’eau distribuée dépend par ailleurs des contrôles et des traitements appliqués. Il est donc nécessaire de distinguer la pollution observée dans le cours d’eau de la qualité de l’eau destinée à la consommation. Cela ne diminue en rien la gravité du problème : au contraire, la protection de cette ressource exige une surveillance continue et des mesures adaptées à l’évolution de la pollution.

CAPDZ : Quelles sont, selon vous, les solutions techniques susceptibles de réduire les apports polluants provenant de l’amont ?

Dr Lotfi Benadda : L’une des pistes envisagées consiste à intercepter les eaux les plus polluées à proximité de la frontière, puis à les acheminer vers des stations de traitement avant de les restituer au milieu naturel. L’objectif est de réduire la charge polluante transportée par l’oued et d’éviter que ces eaux ne poursuivent leur parcours sans traitement approprié.

Un projet de cette nature a été pris en considération par les autorités. Sa concrétisation nécessite toutefois de préciser les modalités techniques, les volumes à traiter, les caractéristiques des polluants et les capacités nécessaires des installations. Le dispositif doit être conçu à partir de données scientifiques suffisamment récentes pour garantir son efficacité.

Il faut également agir sur les rejets générés en territoire algérien, notamment les eaux usées et les effluents industriels qui nécessitent un traitement adapté. La lutte contre la pollution ne peut être efficace que si les différentes sources sont prises en compte et si les infrastructures nécessaires disposent des moyens permettant leur fonctionnement régulier.

CAPDZ : Vous insistez également sur l’actualisation des analyses. Pourquoi est-elle aussi déterminante pour l’efficacité des dispositifs de traitement ?

Dr Lotfi Benadda : La pollution est un phénomène évolutif. Les paramètres peuvent varier en fonction des périodes, des débits, des activités humaines et de la nature des rejets. Les concentrations observées à un moment donné ne sont donc pas nécessairement représentatives de la situation plusieurs mois ou plusieurs années plus tard.

C’est pourquoi il faut effectuer régulièrement des prélèvements et analyser les différents paramètres de qualité. Ces résultats permettent de suivre les évolutions, de détecter d’éventuelles augmentations des concentrations et d’identifier les polluants qui nécessitent une attention particulière.

Cette actualisation est indispensable pour concevoir des stations de traitement adaptées. Une installation dimensionnée sur la base de données anciennes risque de ne pas répondre correctement à une modification de la composition ou de la charge des eaux polluées. Les études doivent donc être réévaluées à la lumière des nouvelles analyses, afin d’adapter les équipements et les procédés aux besoins réels.

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CAPDZ : Les structures chargées du suivi disposent-elles d’un rôle déterminant dans cette démarche ?

Dr Lotfi Benadda : Oui. Les structures relevant notamment des secteurs de l’hydraulique et de l’environnement assurent des missions de surveillance et de collecte des données. Ces informations sont essentielles pour comprendre l’évolution de la qualité des eaux et préparer les décisions nécessaires.

Il est toutefois important que le suivi soit régulier et que les résultats puissent être exploités pour adapter les interventions. La collecte des données ne doit pas constituer une finalité en soi : elle doit permettre d’évaluer les risques, de vérifier l’efficacité des dispositifs existants et de déterminer les besoins en matière de traitement.

La recherche universitaire peut également contribuer à cette démarche en apportant des connaissances sur les caractéristiques de la pollution et sur ses variations. Le rapprochement entre les résultats scientifiques, les observations de terrain et les besoins des gestionnaires est essentiel pour élaborer des réponses techniques pertinentes.

CAPDZ : Au regard de cette situation, quelle doit être la priorité pour préserver durablement le barrage de Hammam Boughrara ?

Dr Lotfi Benadda : La priorité est de réduire les apports polluants et d’assurer une prise en charge continue des eaux contaminées. Si la pollution provenant de l’amont persiste, les dispositifs d’interception et de traitement doivent être capables de fonctionner dans la durée, avec des moyens suffisants et des capacités adaptées aux volumes et aux concentrations observés.

Il faut également agir sur les rejets à la source, renforcer le contrôle de la qualité des eaux et actualiser régulièrement les analyses. Ces mesures sont complémentaires : les installations de traitement ne peuvent, à elles seules, garantir une amélioration durable si les apports polluants continuent d’augmenter ou si leurs caractéristiques évoluent sans que les dispositifs soient adaptés.

La protection du barrage de Hammam Boughrara repose donc sur une approche à long terme, fondée sur les données scientifiques, la surveillance permanente et des interventions techniques appropriées. Compte tenu de l’importance de cette ressource pour l’alimentation en eau et l’irrigation, il est indispensable d’inscrire ces efforts dans la continuité.

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