
Hafida Benarmas
L’eau est devenue bien plus qu’une ressource naturelle : elle est désormais au cœur des rapports de force, des stratégies de souveraineté et des équilibres géopolitiques. À mesure que s’intensifient le stress hydrique et les épisodes de sécheresse, la maîtrise de cette ressource s’impose comme une condition essentielle de la sécurité des nations. Encore faut-il pouvoir la protéger lorsque les menaces qui pèsent sur sa qualité prennent naissance au-delà des frontières.
À l’ouest de l’Algérie, le cas de l’oued Mouilah et du barrage de Hammam Boughrara illustre avec une acuité particulière cette vulnérabilité. Derrière la pollution d’un cours d’eau se dessine une question autrement plus grave : celle de la protection d’une ressource stratégique dont la dégradation peut avoir des répercussions sur l’agriculture, les équilibres écologiques et la sécurité hydrique des populations.
Depuis 2005, les agriculteurs de la wilaya de Tlemcen alertent sur la dégradation des eaux du Mouilah. Les travaux scientifiques consacrés à ce cours d’eau font état d’une pollution préoccupante et mettent notamment en cause des rejets urbains et industriels provenant de la région marocaine d’Oujda. Le bassin versant couvre près de 4 000 km², dont environ 2 100 km² en Algérie et 1 900 km² au Maroc. Cette réalité géographique expose le territoire algérien aux conséquences de phénomènes qui peuvent se produire en amont, hors de son contrôle direct.
C’est précisément là que réside le cœur du problème : l’Algérie ne peut être seule à supporter les conséquences d’une pollution transfrontalière.
La protection d’un cours d’eau partagé ne saurait s’arrêter à la ligne de démarcation entre deux États. Elle suppose une responsabilité environnementale effective, une surveillance rigoureuse des rejets et une volonté de prévenir les dommages avant qu’ils ne compromettent durablement les ressources en aval. Lorsque les dégradations affectent un ouvrage hydraulique stratégique comme le barrage de Hammam Boughrara, l’enjeu dépasse la seule préservation de l’environnement. Il touche directement à la sécurité hydrique et aux intérêts vitaux du pays.
Dans un contexte algéro-marocain marqué par la rupture des relations diplomatiques et la persistance des tensions, cette question revêt une portée géopolitique particulière. Les travaux disponibles font état de rejets polluants provenant du territoire marocain. L’analyse défendue ici va plus loin : elle considère que cette pollution traduit une volonté délibérée de nuire à l’Algérie. Une accusation lourde, qui place la question de l’eau au centre d’un rapport de force régional et appelle, à ce titre, une attention particulière.
Les tensions politiques ne doivent pas faire de l’eau une arme. Mais elles ne sauraient davantage justifier le silence, l’inaction ou l’acceptation d’une vulnérabilité qui menace les intérêts algériens. La défense de la souveraineté ne se limite pas à la protection des frontières terrestres : elle implique aussi celle des ressources indispensables à la vie, à la production agricole et à la stabilité des territoires.
Or, les conséquences potentielles de la pollution du Mouilah ne se résument pas à une dégradation de la qualité de l’eau. Elles concernent les agriculteurs qui dépendent des ressources locales, les puits utilisés pour l’irrigation, les écosystèmes fragilisés et les populations tributaires des infrastructures hydrauliques régionales. À travers les difficultés rapportées sur le terrain, c’est toute la question de la sécurité des usages de l’eau qui se trouve posée.
Le barrage de Hammam Boughrara ne peut, dans ces conditions, être considéré comme un simple ouvrage de stockage. Il constitue un maillon essentiel du dispositif hydraulique régional et un patrimoine stratégique dont la préservation exige une vigilance constante. La qualité de l’eau qui l’alimente importe autant que sa disponibilité : une ressource présente mais dégradée ne répond plus pleinement aux exigences de la sécurité hydrique.
L’Algérie est donc fondée à défendre fermement ses intérêts, à exiger que les responsabilités environnementales soient établies et à réclamer des mesures concrètes pour prévenir la poursuite des pollutions transfrontalières. La surveillance des eaux, la transparence des données, la réduction des rejets et la protection durable du bassin versant doivent être considérées comme des impératifs, et non comme de simples objectifs de circonstance.
Car la souveraineté hydrique ne se proclame pas : elle se protège. Elle se construit par l’anticipation des risques, la maîtrise des vulnérabilités et la défense constante des ressources nationales. À la frontière ouest, le dossier du Mouilah pose ainsi une question qui dépasse largement le sort d’un cours d’eau : celle du droit de l’Algérie à préserver son eau, son environnement et la sécurité de ses populations.
Face à cet enjeu vital, le pays doit rester vigilant, exiger que les responsabilités soient établies et défendre ses intérêts avec la fermeté qui s’impose.

